• Cinq critiques sur les travaux de Richard Thaler

      

      Christian Chavagneux 10/10/2017 https://www.alternatives-economiques.fr//cinq-critiques-travaux-de-richard-thaler/00080835

      L’attribution du prix d’économie de la Banque de Suède 2017 (https://www.nobelprize.org/nobel_prizes/economic-sciences/laureates/2017/à à Richard H. Thaler a suscité de nombreuses louanges de l’auteur. Pourtant, dans un article fort intéressant paru récemment dans la Revue de la régulation (https://regulation.revues.org/12278), l’économiste Jean-Michel Servet propose plusieurs critiques qui méritent d’être entendues.

    L’économie comportementale

      Rappelons ce qui est considéré comme le principal apport du professeur de l’université de Chicago. Nous ne sommes pas des homo oeconomicus rationnels car nous sommes victimes de biais cognitifs : Thaler se propose d’expliquer pourquoi. Il le fait à partir de nombreuses expériences de laboratoires à partir de situations qu’il invente et teste auprès de cobayes ou bien par ses observations directes.

      Parmi les nombreux résultats de ses analyses (http://conversableeconomist.blogspot.fr/2017/10/richard-thaler-2017-nobel-prize-in.html), notre tendance à la « comptabilité mentale ». Les chauffeurs de taxi de New York semblent se fixer intérieurement un objectif de chiffre d’affaires quotidien en dessous duquel ils ne veulent pas descendre. Les jours de forte demande, ils l’atteignent vite et réduisent leur présence. Les jours de faible demande, ils font plus d’heures pour y arriver. Ainsi, contrairement à ce que dit la théorie économique dominante, les jours de grande demande, ils réduisent leur offre et les jours de faible demande, ils l’accroissent. Exemple parmi bien d’autres de notre rationalité limitée face aux décisions économiques à prendre.

    Nous sommes victimes de biais cognitifs : Thaler cherche à expliquer pourquoi

      Ses travaux l’ont amené à promouvoir un Etat « paternaliste libéral » comme l’explique l’économiste Alexandre Delaigue  (http://blog.francetvinfo.fr/classe-eco/2017/10/09/richard-thaler-un-prix-nobel-deconomie-mal-eleve.html) qui laisse le choix aux individus mais modifie l’environnement de leurs décisions de manière à les orienter dans un sens favorable aux utilisateurs, ou jugés comme tel, une approche dite du « coup de coude » (nudge), celui que l’on vous met pour vous réveiller et attirer votre attention. Ce que certains ont résumé en un mot : manipulation !

    Les critiques

      Jean-Michel Servet propose plusieurs critiques des méthodes employées par Thaler. Si ses travaux rompent avec l’hypothèse de choix rationnel des individus, nombres d’autres éléments essentiels du mainstream sont sauvegardés : approche individuelle, focalisation sur les déterminants microéconomiques de l’offre et la demande...  Et lorsque Thaler s’approprie l’invention du mot « Econ » pour désigner ceux qui croient à l’homo oeconomicus, il oublie que ce fût déjà le cas dans un article d’Axel Leijonhufvud paru en 1973 !

      Il laisse complètement de côté les effets macroéconomiques et sociaux des décisions analysées, ce qui le conduit par exemple à célébrer Uber pour sa capacité à fixer des prix de course qui collent au marché en oubliant les conditions d’emplois et de rémunération des chauffeurs.

    Pour Thaler, les comportements obéissent à des caractéristiques a-temporelles, intrinsèques de l’être humain, sans être situés socialement

      Les travaux de Thaler permettent-ils de faire entrer l’apport des réflexions de la psychologie dans l’économie ? Les causes des comportements sont « attribuées à des logiques d’action, qui ne sont pas socialement et culturellement déterminées. Elles ne sont pas circonstanciées car elles appartiendraient à des caractéristiques a-temporelles, intrinsèques de l’être humain. Or selon l’auteur même, la grande majorité des psychologues rejettent cette méthode », souligne Jean-Michel Servet.

      Les tests empiriques réalisés par Thaler le sont avec des professeurs et des étudiants. Peut-on généraliser à l’espèce humaine des comportements issus à 90 % de réactions d’ « Occidentaux ; le plus souvent nord-américains, instruits, vivant dans des pays riches et démocratiques » ?

    Les pratiques de dons-contre-dons vont à l’encontre des résultats de Thaler

      L’un des résultats phares de Thaler consiste à montrer que nous sommes plus attachés à ce que nous possédons déjà qu’à des gains potentiels, ce qu’il qualifie « d’effet de dotation » ou « d’aversion à la perte ». Comment expliquer alors les comportements de dons-contre-dons mis en évidence un peu partout dans le monde depuis Marcel Mauss, questionne Servet, pour lesquels il est important de donner et d’attendre des comportements de réciprocité ?

      Jean-Michel Servet offre encore d’autres critiques précises des résultats de cette économie comportementale dont Richard H. Thaler est l’un des portes paroles. Et il conclut en rappelant qu’à l’image de nombreux autres économistes, il est très « investi » sur les sujets financiers, au point d’être l’un des dirigeants d’un fonds spéculatif californien Fuller & Thaler Asset Management dont les stratégies de placement sont fondées sur ses théories… dans lequel il placera peut être l’argent de son prix.


    Tags Tags : , , , ,
  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :