• Esther DUFLO

     

    Esther DUFLO

                                                               Esther Duflo en juin 2013 à Paris. Serge PICARD

    https://www.franceinter.fr/economie/esther-duflo-le-probleme-c-est-que-la-plupart-des-politiques-economiques-sont-basees-sur-des-intuitions

    France Inter publié le 15 octobre 2019

    Le Nobel d'Économie a été attribué lundi à un trio de chercheurs spécialisés dans la lutte contre la pauvreté, dont la Franco-Américaine Esther Duflo, deuxième femme distinguée dans la discipline, quatrième venue de France et plus jeune lauréat de l'histoire de ce prix.

    Esther Duflo, 46 ans, a été récompensée avec son mari américain d'origine indienne Abhijit Banerjee et avec l'Américain Michael Kremer pour avoir "introduit une nouvelle approche (expérimentale) pour obtenir des réponses fiables sur la meilleure façon de réduire la pauvreté dans le monde". 

    Elle était l'invitée du journal de 13 heures de Bruno Duvic ce mardi 15 octobre. 

     

    FRANCE INTER : Ce que le jury du Nobel a récompensé, c'est votre approche expérimentale, de terrain, dans la lutte contre la pauvreté. En quoi consiste-t-elle ?

    ESTHER DUFLO : "Cela consiste à ne pas essayer de résoudre tout le problème d'un coup en se demandant 'pourquoi les gens sont pauvres et comment faire pour qu'ils ne soient pas pauvres'. Mais ça consiste à couper ce problème en plusieurs petites questions plus précises et auxquelles on peut répondre scientifiquement. Dans notre travail, on essaie de mettre en place des essais randomisés (basés sur un échantillon aléatoire d'une population), très similaires aux essais cliniques, pour étudier ce qui marche et ce qui ne marche pas et pourquoi ça marche ou pas dans la lutte contre la pauvreté."

    À quelles politiques l'avez-vous appliqué ?

    "Les applications sont très variées : de l'éducation à la santé, en passant par l'environnement. Je vais vous donner un exemple simple, qui vient de Michael Kremer, l'un des lauréats, en matière de développement. Il a pris une centaine d'écoles du Kenya, et dans une cinquantaine d'entre-elles, prises au hasard, il a distribué des manuels scolaires en anglais. L'idée à l'époque était que disposer de manuels scolaires pouvait faire une grande différence. Un an après il s'est aperçu que les enfants n'avaient rien appris dans les manuels scolaires. Au départ, il était déçu mais en fait c'est très utile d'apprendre que quelque chose ne marche pas, car ça fait réfléchir aux raisons de cet échec. Dans ce cas, Michael Kremer a réalisé que ça n'avait pas fonctionné, car bien que le programme scolaire au Kenya soit en anglais, les enfants ne savaient pas lire l'anglais. Cette expérience a été la première d'un long parcours qui nous a permis, expérience après expérience, de mieux comprendre quel était le vrai problème de l'éducation dans un pays comme le Kenya ou l'Inde, où les programmes scolaires ne sont pas du tout au niveau des élèves.

    Un autre exemple d'expérience aléatoire qui cette fois a donné de bons résultats : j'ai travaillé avec une ONG indienne pour proposer du soutien scolaire aux enfants qui étaient en difficulté au niveau CE2 et CM1. On a choisi un échantillon de 120 écoles, dans 60 au hasard où le soutien scolaire a été introduit et on s'est rendu compte que ça avait fait une différence énorme."

    En somme, c'est l'idée que bien souvent on lance des politiques et qu'elles ne sont pas évaluées. Aujourd'hui ça semble évident, mais à l'époque où vous avez lancé ça dans le domaine de l'économie, ce n'était pas du tout pratiqué ?

    "Quand on a commencé à faire ces expériences aléatoires sur les programmes sociaux comme sur des médicaments, il y a presque 20 ans, c'était regardé comme quelque chose de complètement farfelu. Pourtant, la plupart des politiques économiques sont basées sur des intuitions et très rarement sur des connaissances profondes de ce que sont vraiment les problèmes, et ensuite ne sont jamais évaluées, donc on ne sait pas si elles sont efficaces ou pas. Donc cette méthode nous permet de faire des progrès sur les deux fronts. "

    On accuse souvent le jury du Nobel d'économie d'avoir des penchants libéraux. Voyez-vous ce prix comme le symptôme d'une prise de conscience plus large qu'aujourd'hui la lutte contre la pauvreté est centrale ?

    "C'est difficile de pénétrer dans les cerveaux du jury du prix Nobel d'économie, mais il est possible que spécifiquement cette année ils se soient dit que ce ne serait pas une mauvaise chose de donner pour une fois un prix, pour récompenser les travaux sur la pauvreté, des travaux qui ont une application réelle sur le monde. 

    L'image des économistes dans l'opinion publique n'est pas très bonne. Lorsqu'on fait un sondage sur les personnes auxquelles ont fait confiance, généralement les économistes arrivent à l'avant-dernière place, juste avant les politiques. La perception de ce qu'est l'économie en fait une science inutile, alors qu'au contraire il y a beaucoup de gens qui font le travail qu'on fait. On a été trois à être récompensés mais c'est tout un mouvement. On reçoit cette récompense au nom de tout le mouvement."

    Vous êtes la deuxième femme seulement à recevoir le prix, une discipline encore très masculine. Comment se manifeste cette primauté accordée aux hommes chez les économistes ?

    "C'est plus qu'une primauté accordée aux hommes, en fait il y a très peu de femmes et de jeunes femmes et de jeunes filles en économie à tous les niveaux. Peu de filles choisissent l'économie à l'université. Parmi celles qui l'ont choisie, peu sont celles qui font une thèse. Parmi celles qui font une thèse, peu restent dans la profession académique et deviennent professeures. 

     

    À tous les niveaux, depuis le début de la chaîne, il y a trop peu de filles en économie, et elles sont trop nombreuses à être écartées du chemin.

    Il y a plusieurs raisons à cela : une question de culture d'abord. Dans l'économie, la culture est agressive et de manière pas particulièrement nécessaire et ça ne convient pas à tout le monde et notamment aux femmes. Puis il y a les sujets que l'économie traite. Beaucoup de jeunes femmes voient l'économie comme un métier de financiers qui portent des cravates et ça ne les intéresse pas du tout. Moi-même, j'ai découvert l'économie et surtout ce qu'elle pouvait faire, complètement par hasard. Quand, lors de l'année que j'ai passée en Russie, j'ai compris que les économistes avaient voix au chapitre sur des décisions politiques importantes, qui avaient vraiment des effets sur les gens, alors je me suis dit 'je vais faire de l'économie'. Avant ce n'était pas du tout ma perspective, ça ne me serait pas venue à l'idée." 

    L'économiste française, qui travaille sur la pauvreté, a reçu ce lundi le prix Nobel d'économie, avec les chercheurs Abhijit Banerjee et Michael Kremer. «Libération» l'avait rencontrée en 2013 pour un portrait, que nous republions.

    Par Tania Kahn 2 juillet 2013 à 19:06 (mis à jour le 14 octobre 2019

    https://www.liberation.fr/futurs/2013/07/02/esther-duflo-riches-idees_915396

    Carré discret de la chevelure, visage galbé sans fard ni artifice, son naturel se voûte jusqu’au creux des épaules, assujetties depuis longtemps à une modestie protestante. Son prénom ne surprend pas. Esther, économiste spécialiste de la pauvreté, a ceci de commun avec la reine de l’Ancien Testament, épouse du roi de Perse Assuérus, qu’elle cultive une ascèse spontanée, doublée d’un altruisme exalté.

    Rien de ce menu corps ne trahit l’aura qui l’entoure, encore moins ce parler presque chuchoté, aux assertions comme en lévitation, en quête du mot idoine. Pourtant, en 2010, Esther Duflo - qui fut chroniqueuse à Libération de 2002 à 2009 - décroche la médaille John-Bates-Clark, sorte de préalable au prix Nobel d’économie. En 2011, le magazine Time classe cette enseignante au Massachusetts Institute of Technology (MIT) parmi les cent personnalités les plus influentes au monde. Et en 2012, onction suprême, elle intègre le Comité pour le développement mondial, chargé de conseiller Barack Obama sur les problématiques d’aide au développement des pays pauvres. Déconcertante d’humilité, quand d’autres auraient pontifié avec superbe, Esther Duflo se contente de clore le chapitre : «C’est une mission purement consultative, comme il en existe des centaines. Je n’ai jamais rencontré Obama, ni même échangé de mail avec lui.» Esther Duflo louvoie ainsi à la lisière du pouvoir, distribue avis et conseils techniques aux puissants, sans jamais entrer dans la danse du politique. Elle dit : «Je n’aurais jamais pu travailler en politique parce que cela exige d’être convaincu de sa vérité ou complètement cynique. Et puis, je n’ai ni le charisme ni la personnalité pour me mettre en avant.»

    C’est depuis le J-PAL, le Laboratoire d’action contre la pauvreté, cofondé avec les économistes indiens Abhijit Banerjee et Sendhil Mullainathan, sis au MIT à Cambridge, et déployé en réseau à travers le monde (Afrique, Amérique latine, Europe et Asie), que l’économiste s’immisce dans les politiques publiques à destination des pauvres. Sa méthode d’évaluation, dite de microéconomie expérimentale, repose sur l’observation des contraintes du quotidien pour apporter des réponses simples à des questions pratiques. Exemples : elle a constaté que pour purifier l’eau des villages au Kenya, il est plus efficace de mettre du chlore à proximité des puits. Elle a noté que les paysans indiens sont plus enclins à faire vacciner leurs enfants en échange d’un sac de lentilles. Une technique inspirée des essais cliniques, privilégiant l’empirisme au discours de la méthode, et larguant au passage la controverse sur le montant des aides au développement pour se concentrer sur la manière dont l’argent doit être dépensé.

    Célébrée par Geneviève Fioraso à l’occasion du débat sur les cours en anglais, Esther Duflo porte haut le blason d’une génération mondialisée. Formée entre Paris (ENS), Moscou et Cambridge (MIT), elle est en couple avec l’économiste indien Abhijit Banerjee. Ensemble, ils ont une petite fille, Noémie, pour «délicieuse» en hébreu. «Un prénom facile à prononcer dans les trois langues, français, anglais et bengali, pour qu’elle comprenne son appartenance à ces trois mondes», explique la maman. Esther Duflo raconte Abhijit, de douze ans son aîné, originaire d’une famille brahmane à Calcutta : «Ses parents, professeurs, l’ont profondément marqué. C’était un milieu pauvre mais intellectuel, vibrant, et pétri d’un athéisme militant, d’ailleurs ce n’était pas un mariage arrangé.»

    Au risque de l’échappée de bons sentiments, Duflo se souvient de l’adolescente sans histoires de Bois-Colombes : «Très jeune, j’étais déjà dans l’idée qu’il fallait aider les gens, sauver le monde. Cela a toujours fait partie de moi.» Elle poursuit son envolée : «Deux questions me taraudent toujours. Pourquoi suis-je née ici ? Et qu’est-ce que cela me donne comme responsabilités ?» Une vocation de missionnaire attisée par une parentèle pédiatre-mathématicien et un bain de culture protestante de gauche. Alors, elle fréquente l’école biblique, les louveteaux et une paroisse de quartier, «libérale et ouverte sur le monde, dirigée par des pasteurs jeunes et ambitieux», précise-t-elle.

    Désormais franco-américaine, Esther Duflo glisse de chaque côté de l’Atlantique un bulletin tantôt socialiste, tantôt démocrate et se garde de toute exégèse d’une politique hexagonale qu’elle observe à distance. Expatriée ad vitam, elle allonge la liste de ces cerveaux français en exode, sans perspective de retour. Cela dit, son analyse tient la route : «Les gens partent, c’est inhérent au monde universitaire, la vraie question n’est pas de les retenir, mais de savoir comment attirer d’autres personnes.» Et de venir en soutien au plaidoyer sur les cours en anglais. D’ailleurs Duflo phosphore dans la langue de Shakespeare, côté pro, et dans celle de Molière, côté perso. Elle s’explique : «Nombreux sont les économistes français qui réfléchissent en anglais, les termes s’y prêtent bien, tandis qu’ils n’existent pas ou sont peu usités en français.» Et l’heureuse bénéficiaire d’une importante dotation en rial saoudien pour son laboratoire décrit un système où il y a bien plus d’argent public et privé investi dans la recherche, comparé à la France.«Les Etats-Unis, c’est un peu le Far West», résume-t-elle. «C’est aussi une organisation complètement horizontale où les élèves ont droit à la parole, au même titre que les professeurs.» Esther Duflo regrette parfois une vélocité de la pensée «privilégiant le format de l’article à celui du livre». Ses incursions médiatiques sont plutôt rares et sélectives, mais, pour autant, ne pas associer cette évanescence à de la timidité. «Parler en public ne me pose pas de problème», assure celle qui a inauguré la chaire Savoirs contre pauvreté au Collège de France. Hélène Giacobino, son amie de longue date et directrice générale de J-PAL Europe, détaille le personnage : «Elle aime surtout son métier de chercheur et de professeur. Le reste, elle ne le fait que quand c’est indispensable.»

    Le trio Esther - Abhijit - Noémie tournoie entre Boston et Delhi, où Duflo gère l’antenne régionale de son laboratoire. Là-bas, ils louent un appartement dans un quartier jadis réservé aux journalistes. Et lorsqu’il s’agit de ses propres deniers, celle qui gagne «scandaleusement bien» sa vie, se révèle autrement mauvaise gestionnaire. Délaissé, le magot s’entasse sur son compte courant, cultivant là une éthique bien plus catholique que protestante de l’argent. Elle n’a pas non plus l’âme du chaland, se tenant à distance des magasins, tandis que son conjoint lui achète ses vêtements «dans les tons du jaune, de l’orange, des rayures aussi». Si la tout juste quadragénaire est abonnée au New York Times, dans sa version numérique, elle confesse un rapport aux nouvelles technologies à contretemps. Qu’elle résume par cette anecdote : «C’est au moment où j’ai décidé d’acquérir un iPhone que le cours de Bourse d’Apple a commencé à chuter.»

    Esther Duflo en 5 dates

    Octobre 1972 Naissance à Paris.

    1999 Maître de conférence (puis professeure) au MIT de Cambridge.

    2003 Cofonde le J-PAL, Laboratoire d’action contre la pauvreté.

    2008 Inaugure la chaire Savoirs contre pauvreté au Collège de France.

    Décembre 2012 Nommée par Obama au Comité pour le développement mondial.


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