• Les courtiers du capitalisme... (Sylvain LAURENS)

      (Sylvain LAURENS)

    2015    464 p.   22 €

        Pour un lobbyiste, connaître des bureaucrates plus ou moins personnellement permet de savoir quand il est encore utile de pousser une position et quand, à l'inverse, il ne sert à rien de se montrer insistant :
      "En fait, le Parlement européen, si tu veux faire une analogie, c'est comme si tu avais une table de poker ; et à cette table de poker-là, les gens doivent montrer leur jeu. Au Parlement, tu dois montrer ton jeu. Donc les libéraux c'est ça, la droite c'est ça et les socialistes c'est ça. Tu lis les amendements, tu vois d'où ça vient. Et le type de la Commission qui bosse là-dessus depuis deux ans à fond, il voit tout de suite dans le style de la rédaction, dans l'idée qui est poussée, comment ça a été amené et à quelle industrie il a affaire."
       A partir d'archives inédites et d'observations réalisées auprès des lobbys patronaux, ce livre analyse les relations qu'entretiennent les représentants des intérêts économiques avec les agents de la Commission européenne. Pour parvenir à leurs fins, les lobbyistes doivent se fondre dans les logiques de productivité de l'administration communautaire les plus grandes firmes apprennent ainsi à manier le jargon des technocrates pour maintenir leur position, et enrôlent des experts scientifiques pour répondre aux attentes pratiques de tel ou tel chef de bureau. Et les liens intimes qu'entretient le capitalisme avec la bureaucratie se voient quotidiennement réactualisés. 
     

        Sociologue à l'EHESS, Sylvain Laurens est l'auteur d'Une politisation feutrée. Les hauts fonctionnaires et l'immigration en France (Belin, 2009). Ses recherches se situent à l'intersection de la socio-histoire de l'Etat et de la sociologie des classes dominantes.

    ------- Igor Martinache, « Sylvain Laurens, Les courtiers du capitalisme », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, 2015, mis en ligne le 14 octobre 2015, consulté le 04 janvier 2016. URL :

       http://lectures.revues.org/19115 

    1   En tant que siège de la plupart des institutions de l’Union européenne, Bruxelles cristallise aujourd’hui sur son nom les critiques de tous bords qui dénoncent la prise de pouvoir des « marchés » sur le « peuple » au sein des 28 états membres, à laquelle les multiples actes de la tragédie grecque qui s’est jouée depuis la victoire électorale de Syriza en janvier dernier semblent avoir apporté une illustration flagrante. Toutefois, plus encore que les représentants de la troïka de créanciers formé par la Commission européenne, de la Banque centrale et du Mécanisme européen de stabilité qui ont finalement mis au pas le gouvernement d’Alexis Tsipras, un responsable est tout particulièrement pointé du doigt : le lobbying. On ne compte plus les articles et reportages édifiants pointant le poids démesuré de certains groupes d’intérêt représentant les milieux d’affaires sur les institutions bruxelloises, dictant littéralement leurs lois aux membres de la Commission et du Parlement, d’autant plus simplement que ces derniers se seraient eux-mêmes progressivement convertis aux « vertus » du néo-libéralisme. Sans être totalement fantasmatique, une telle vision pêche cependant par son excès de manichéisme, postulant que les élus et fonctionnaires seraient tous disposés à défendre l’intérêt général s’ils n’étaient assiégés par les représentants d’intérêts particuliers plus ou moins bien attentionnés. Or, cette conception de l’action publique, particulièrement prégnante dans l’Hexagone, du fait de la méfiance envers les corps intermédiaires qui y a animé la construction de la République1, présuppose d’une part qu’un tel intérêt général préexisterait à l’action publique, et d’autre part que l’idéologie néolibérale posséderait une cohérence et une force de conviction intrinsèque qui favoriseraient sa diffusion presque mécaniquement. Cependant, à la différence de certaines créatures de contes, l’intérêt général comme le néolibéralisme ont beau être invoqués en permanence, par celles et ceux qui sont censés l’incarner, ils ne sont pas donnés en soi et s’avèrent, à l’analyse, ne constituer qu’un voile pudique masquant l’état provisoire des rapports de force au sein d’une configuration d’agents sociaux revendiquant de participer à sa définition, le tout non sans frottements et tensions permanents.

    • 2 Pour paraphraser la formule d’un ancien Président de la République français prononcée en 2004 à l’e (...)
    • 3 Voir Sylvain Laurens, Une politisation feutrée, Paris, Belin, 2009. Recensé à ce lien : https://lec (...)

    2C’est ce que montre Sylvain Laurens, maître de conférences à l’EHESS, dans cet ouvrage fondé sur une enquête ethnographique originale parmi les fonctionnaires européens et les représentants des fédérations patronales qui œuvrent quotidiennement dans la capitale belge, et surtout s’y côtoient très régulièrement. Car, après avoir battu en brèche la croyance commune en l’existence d’une division du travail nette entre des gouvernants « qui décident » et une administration « qui exécute »2, montrant le rôle décisif d’un certain nombre de hauts fonctionnaires dans le façonnage des politiques d’immigration menées au cours de la décennie 19703, le sociologue met ici en évidence une autre porosité bureaucratique, en donnant à voir, après celle formée par les hauts fonctionnaires et les responsables politiques hexagonaux, un autre type de configurations au sein d’un autre espace interlope de sociabilité et de socialisation réciproque. En s’appuyant sur un matériau composite, constitué d’une soixantaine d’entretiens menés avec des fonctionnaires de la Commission, des assistants parlementaires et des représentants d’intérêts économiques en poste à Bruxelles, d’observations de réunions impliquant diversement ces derniers, mais aussi d’archives des institutions européennes et fédérations professionnelles continentales et de statistiques constituées ad hoc, Sylvain Laurens propose ainsi de faire un double pas de côté par rapport aux abondants travaux qui constituent ce qu’il est convenu d’appeler aujourd’hui les european studies, et qui ont en commun, au-delà d’adopter un regard trop fonctionnaliste et désincarné sur la constitution de cet espace politique supranational, non seulement en proposant une approche plus « sociologique », mais aussi en s’intéressant à des acteurs apparemment secondaires, tapis dans l’ombre des Commissaires, députés européens ou des grands patrons.

     

    3Dans les deux premiers chapitres, l’auteur propose un regard rétrospectif et repart du Traité de Rome pour examiner comment se sont constitués et entrelacés les deux groupes sociaux que constituent les fonctionnaires européens et les représentants d’intérêts industriels. Il montre ainsi dans un premier temps comment les membres de la nouvelle administration communautaire, et plus particulièrement certaines directions générales, se sont employés à mobiliser les milieux patronaux non seulement pour collecter les données nécessaires à la construction de ses propres nomenclatures, mais aussi et surtout pour se doter d’interlocuteurs aptes à légitimer son activité, accumulant ainsi ce que l’auteur qualifie de capital bureaucratique à base technique. Les services de la Commission ont ainsi joué un rôle d’impulsion décisif dans la constitution de groupements sectoriels d’entreprises, de manière parfois très directive, comme dans le cas de la Politique agricole commune, obligeant les milieux patronaux à formuler des positions sectorielles au niveau européen, mais créant également par leurs découpages de nouvelles divisions au sein du patronat, non sans présenter eux-mêmes des tensions internes que les représentants patronaux ont pu être amenés à arbitrer. Après avoir mis en évidence cette dynamique dans le premier chapitre, l’auteur se focalise dans le deuxième sur la constitution de la représentation patronale, en mettant notamment en évidence ses diverses formes – ouverture d’un bureau spécifique, adhésion à une ou souvent plusieurs fédérations patronales, financement d’un think tank –, le poids progressif pris par les multinationales et surtout le mimétisme institutionnel vis-à-vis des structures de la Commission qui ont caractérisé leur constitution. L’auteur met également en évidence dans ce processus le développement d’intermédiaires spécifiques, en particulier des consultants qui circulent entre les instances de l’UE et le secteur privé, constituant progressivement un « véritable marché de la représentation des intérêts économiques » bien implanté dans la capitale belge.

     

    • 4 Car il existe un certain nombre de faux-nez de l’industrie, comme le rappelle l’auteur – après d’au (...)

    4Dans le troisième chapitre, Sylvain Laurens s’emploie à caractériser ce que le lobbying veut dire. À partir d’analyses statistiques diverses portant sur les firmes représentées à Bruxelles, allant du simple tri croisé à l’analyse en correspondances multiples, il met en évidence les différentes logiques poursuivies par ces firmes : obtention ou maintien de subventions, marchés publics ou influence sur les règles, notamment dans les secteurs où l’UE est la plus active pour des raisons sanitaires ou écologiques. Le lobbying apparaît ainsi, sans surprise, comme un « investissement visant à transformer la structure du champ économique » qui « a pour objet d’orienter la composante juridique et administrative du champ économique à son profit » (p. 162-163), mais dont les moyens dépendent de la position de la firme considérée dans le champ économique et des rapports qui lient son secteur à l’administration communautaire. Au chapitre suivant, l’auteur poursuit cette exploration de l’entrelacement entre champs économique et politico-administratif à une échelle plus « près du sol », en étudiant, matériaux ethnographiques à l’appui, le travail concret des lobbyistes. Il montre ainsi que celui-ci consiste essentiellement à accumuler une connaissance fine des rouages de la bureaucratie communautaire, ressource composite comprenant la maîtrise de l’« euro-jargon », des modes de rédaction et des horizons d’attente de ses interlocuteurs administratifs, et in fine l’entretien de bonnes relations avec les fonctionnaires correspondant à son secteur et à son propre niveau hiérarchique à la Commission. Mais la complexité de ces procédures de décision exerce aussi un effet dépolitisant sur les dossiers traités par l’UE, en dépit du renforcement progressif du rôle alloué au Parlement européen dans la procédure de codécision avec la Commission, comme le montre le sociologue dans les deux derniers chapitres. Il observe ainsi comment la prééminence conservée par l’industrie dans la production des données, le suivi des textes par les lobbyistes dans le circuit parlementaire combiné au fait que les députés sont davantage pris par la nécessité d’entretenir leur position dans le champ politico-médiatique européen ou national, et enfin la multiplication des arènes destinées à atteindre un compromis (« trilogue », agences ou comités) renforcent finalement le face-à-face entre bureaucrates de la Commission et représentants des intérêts des fédérations sectorielles et des grands groupes dominants dans un certain huis clos. En dépit des mots d’ordre inverses, ceci contribue à évincer les élus mais aussi les groupes de pression (réellement4) formés par de citoyens, tels que les ONG. Dans le dernier chapitre, enfin, à partir de l’exemple de la mise en œuvre du règlement REACH portant sur l’enregistrement, l’évaluation, l’autorisation et les restrictions des substances chimiques, entré en vigueur en 2007, l’auteur étudie les processus de « capture » de l’espace scientifique par les représentants des milieux d’affaires, expliquant comment ces derniers mobilisent concrètement données et chercheurs. À l’encontre des visions qui voudraient que les scientifiques soient le plus souvent « achetés » ou que les données soient manipulées (même si ces phénomènes existent), l’auteur montre que les acteurs au service des firmes dominantes opèrent surtout un travail de mise en forme, d’orientation et de « bruit » qui leur permet de traduire leurs attentes dans un langage scientifique, mais aussi et surtout de faire évaluer la pertinence des études scientifiques à l’aune d’une rationalité économique centrée sur leurs propres intérêts.

     

    • 5 Voir Didier Georgakakis, Le champ de l'Eurocratie, Paris, Économica, 2012.
    • 6 Voir Miguel Chueca (dir.), dossier « Les théories du complot », Agone, n° 47, janvier 2012.

    5Au final, par cette analyse originale du champ de l’« eurocratie »5 – dont ce compte rendu ne peut évidemment rendre toute la richesse –, l’auteur met en évidence un certain nombre de logiques sociales éclairant des aspects sous-estimés de l’action publique au niveau communautaire, révélant notamment des formes de rapprochement, mais aussi de concurrence, trop souvent occultées, à commencer par la manière dont la plupart des réglementations modifient les règles de la compétition économique, avantageant ainsi les firmes dont le modèle productif s’approche le plus des nouveaux standards au détriment des autres. Ce faisant, l’ouvrage permet de sortir des « théories du complot » et de la rhétorique réactionnaire que celles-ci viennent renouveler6, tout en soulignant combien le fonctionnement actuel des institutions européennes et de leurs agents (au-delà des seuls bureaucrates), conduit bel et bien à confisquer un certain nombre d’enjeux à la délibération démocratique. En pointant finement les mécanismes réels de cette situation, l’auteur peut ainsi contribuer à réarmer la critique, même s’il apparaît lui-même assez pessimiste puisqu’il estime en conclusion que les signes de l’émergence d’un véritable contre-pouvoir à cette dynamique « eurocratique » ne semblent guère poindre à l’horizon.

    Notes

    1 Ce qui n’empêche cependant pas une intense activité des lobbies à l’Assemblée nationale et au Sénat…

    2 Pour paraphraser la formule d’un ancien Président de la République français prononcée en 2004 à l’encontre de son ambitieux ministre de l’Économie et des Finances d’alors ; ceci n’a pas empêché ce dernier de lui succéder à l’Élysée…

    3 Voir Sylvain Laurens, Une politisation feutrée, Paris, Belin, 2009. Recensé à ce lien : https://lectures.revues.org/906.

    4 Car il existe un certain nombre de faux-nez de l’industrie, comme le rappelle l’auteur – après d’autres – en détaillant l’exemple de l’association Friends of Glass (les « Amis du Verre ») (sic !) (voir p. 339-343).

    5 Voir Didier Georgakakis, Le champ de l'Eurocratie, Paris, Économica, 2012.

    6 Voir Miguel Chueca (dir.), dossier « Les théories du complot », Agone, n° 47, janvier 2012.

     

     


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