• Les habits neufs du colonialisme (1)

      Les habits neufs du colonialisme : les accords de partenariat économique entre l’UE et l’Afrique 

    GRAIN | 21 August 2017 | Reports, corporations & trade 

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    Forum Social Mondial 2007 : des délégués protestent à Nairobi contre les APE. (Photo: SwissInfo)

    Forum Social Mondial 2007 : des délégués protestent à Nairobi contre les APE. (Photo: SwissInfo)

    Depuis 2002, les pays d’Afrique, des Caraïbes et du Pacifique (ACP) négocient un accord réciproque de libre-échange connu sous le nom d’accord de partenariat économique (APE) avec l’Union européenne (UE). Vendu comme la solution miracle qui devait entraîner l’industrialisation et le développement des pays ACP, l’APE est en réalité d’une grande injustice et relève d’un procédé colonial. 

    Même si on en parle peu, l’APE suscite une opposition constante de la part des pays ACP, en raison notamment de ses effets dévastateurs sur les petits producteurs. Les cas des pays africains présentés ici illustrent la manière dont les communautés se battent pour reprendre le contrôle de leurs ressources et empêcher leurs marchés d’être noyés sous les denrées industrielles bon marché en provenance de l’Europe, en les protégeant en même temps de l’afflux des pesticides et des organismes génétiquement modifiés. 

     

    « Une tonne de cacao coûte environ 1 300 dollars US, tandis qu’un véhicule 4x4 coûte aujourd’hui dans les 120 000 dollars. Il faut donc 92 tonnes de cacao pour obtenir un 4x4. Mais pour faire pousser une tonne, il faut au moins 8 hectares [20 acres] de terres. Au Ghana, le producteur de cacao moyen n’a qu’entre 0,8 et 1,2 ha [2-3acres] à sa disposition, ce qui veut dire qu’il lui faudrait plus de 500 ans pour produire suffisamment de cacao pour acheter un 4x4. »
    John Opoku, avocat défenseur des droits humains et activiste (Ghana).

    Cette déclaration montre clairement les terribles conditions commerciales que doivent affronter tous les jours les Africains et les autres peuples des pays du Sud. Depuis des temps immémoriaux, les nations des pays du Sud ont été impliquées dans des accords commerciaux injustes avec le reste du monde. La nature même du commerce qui résulte de ces accords et les avantages sont toujours unilatéraux. Les soi-disant accords de libre-échange (ALE) qui ne cessent de se multiplier sont particulièrement intéressants à observer à cet égard.

    Depuis septembre 2002, les pays d’Afrique, des Caraïbes et du Pacifique (ACP) négocient les APE comme des arrangements commerciaux réciproques avec l’UE, dans le cadre de l’Accord de Cotonou. Ces APE ont pour objectif d’accentuer encore la libéralisation des systèmes économiques des anciennes colonies européennes. Cette tendance ne peut qu’avoir des conséquences profondes pour les paysans, les petits pêcheurs, les mineurs, les travailleurs et les consommateurs dans les régions concernées. 

    Avant l’avènement des APE, les pays ACP avaient des accords commerciaux préférentiels avec l’UE. L’un de ces arrangements « Tout sauf les armes » (EBA en anglais) accordait aux Pays les moins avancés (PMA) un accès unilatéral non réciproque aux marchés de l’UE, garantissant à ces pays une exemption des taxes et des quotas pour accéder à l’UE. Malgré cette initiative, les pays ACP n’ont même que rarement réussi à remplir les quotas accordés sur les importations vers l’Europe dans le cadre de l’EBA. Ainsi, l’Ouganda dispose d’un quota de 5000 tonnes métriques pour le sucre, mais ses exportations vers l’UE n’ont jamais atteint ce chiffre, en partie à cause de la sévérité des règles d’origine européennes et des contraintes de capacités d’offre.

    Le principe invoqué par l’UE pour passer de l’EBA à l’accord de partenariat économique avec les pays ACP fut de dire que le commerce préférentiel ne respectait pas les règles de l’Organisation mondiale du Commerce (OMC). C’était une ruse, car les dérogations aux règles de l’OMC sont toujours possibles. L’idée était vraiment de pousser encore plus loin la libéralisation dans les trois régions en question au profit du capital européen (les exportateurs en premier lieu, et les investisseurs à plus long terme) en créant un marché mondial qui opérerait partout selon les mêmes règles. Les pays ACP étaient censés en retirer plus de croissance, plus d’emplois et de transfert de technologies. [1]

    En fait, les promesses de l’APE ne diffèrent en rien de celles que nous avons pu entendre et constater quand les programmes d’ajustement structurel annonçaient un avenir radieux dont on connaît maintenant l’échec, mais dont les conséquences se font encore sentir aujourd’hui. Les unes comme les autres, ces promesses sont ancrées dans un cadre colonial qui permet aux transnationales de l’UE et des pays du Nord d’extraire des matières premières de ces pays, en fixant leurs propres conditions. Comme tous les ALE, les APE doivent être analysés et compris comme une série d’événements étroitement liés qui sont négociés l’un après l’autre dans le seul but de paralyser les économies émergentes.

    Plutôt que d’essayer de nouer des accords bilatéraux avec les 79 pays ACP, l’Europe les a divisés en 7 blocs : l’Afrique de l’Ouest, l’Afrique centrale, l’Afrique orientale et australe (AfOA, ESA en anglais), la Communauté d’Afrique de l’Est (CAE, EAC en anglais), la Communauté de développement d’Afrique australe (CDAA, SADC en anglais), les Caraïbes et le Pacifique. Le processus a été présenté comme un moyen de promouvoir l’intégration régionale. Toutefois, depuis ses débuts en septembre 2002, il a créé beaucoup de divisions et suscité beaucoup d’amertume. Les délais ne sont pas respectés et comme on peut le voir, c’est plutôt la pagaille, surtout sur le continent africain.  

    Cette carte du monde montre les regroupements régionaux à des stades différents de signature ou de négociation de l’APE. Actuellement, seules les Caraïbes ont signé un APE complet. Dans les régions Afrique et Pacifique, les accords ont été réduits à des textes provisoires qui ne concernent pour l’instant que le commerce des marchandises. En Afrique de l’Ouest par exemple, tous les pays ont signé, sauf le Nigeria, la Gambie et la Mauritanie. En Afrique centrale, seul le Cameroun s’est désolidarisé en signant. Il faut noter que, sous la pression de Bruxelles, tous les pays ont négocié en tant que blocs régionaux, pensant qu’ils signeraient en bloc. En d’autres termes, le Kenya en l’occurrence ne peut pas bénéficier des bénéfices liés à l’APE tant que tous les pays de la Communauté d’Afrique de l’Est (CAE) n’auront pas ratifié l’accord. Très clairement cette approche n’a pas vraiment favorisé le processus d’intégration régionale en Afrique, loin s’en faut.

    Cette carte du monde montre les regroupements régionaux à des stades différents de signature ou de négociation de l’APE. Actuellement, seules les Caraïbes ont signé un APE complet. Dans les régions Afrique et Pacifique, les accords ont été réduits à des textes provisoires qui ne concernent pour l’instant que le commerce des marchandises. En Afrique de l’Ouest par exemple, tous les pays ont signé, sauf le Nigeria, la Gambie et la Mauritanie. En Afrique centrale, seul le Cameroun s’est désolidarisé en signant. Il faut noter que, sous la pression de Bruxelles, tous les pays ont négocié en tant que blocs régionaux, pensant qu’ils signeraient en bloc. En d’autres termes, le Kenya en l’occurrence ne peut pas bénéficier des bénéfices liés à l’APE tant que tous les pays de la Communauté d’Afrique de l’Est (CAE) n’auront pas ratifié l’accord. Très clairement cette approche n’a pas vraiment favorisé le processus d’intégration régionale en Afrique, loin s’en faut.

    Les conséquences de l’APE pour l’alimentation et les agriculteurs en Afrique

    Depuis le départ, l’APE est enlisé dans les controverses. Certaines clauses inclues dans l’accord menacent en effet sérieusement les droits humains et forcent la privatisation de secteurs cruciaux pour les économies nationales. Ceci est particulièrement vrai dans la plupart des pays africains. Non contents de saper la souveraineté nationale, les APE ont déstabilisé les processus d’intégration régionale, étranglé les industries locales et privé la société civile de son espace politique. Il est particulièrement intéressant ici de se pencher sur les effets de l’APE sur l’agriculture africaine, notamment la petite agriculture, qui reste le pilier de la majorité des économies africaines [2].

    Sur le continent africain, les petits agriculteurs représentent 90 pour cent de toutes les fermes, alors qu’ils n’ont accès qu’à 15 pour cent des terres agricoles. Ce sont aussi les petits agriculteurs qui fournissent 90 pour cent des semences utilisées sur le continent africain et assurent 80 pour cent de l’approvisionnement alimentaire dans ces régions. Près de 43 pour cent du travail agricole en Afrique sub-saharienne est fait par les femmes. 

     

    On estime également que le secteur de la pêche et de l’aquaculture emploie quelques 13 millions de personnes en Afrique sub-saharienne. Le pastoralisme garantit la subsistance de 50 millions de personnes dans le continent, dont 12 à 22 millions dans la Corne de l’Afrique. À côté de ces activités essentielles, le secteur des plantations, dominé par le grand capital, produit des cultures d’exportation, telles que la banane, la canne à sucre, le cacao, l’ananas et le café. [3]

    Les petits agriculteurs africains produisent pour nourrir leurs communautés et leurs marchés locaux et n’ont pas la capacité de produire pour l’Europe ; ils n’ont d’ailleurs pas de véritable intérêt à le faire. Les règles déséquilibrées du libre-échange permettent à l’UE un accès lucratif aux marchés africains à travers l’exportation de ses produits alimentaires transformés. À l’inverse, les pays africains sont réduits à un commerce beaucoup moins lucratif et moins durable, en exportant vers l’Europe des produits comme le café ou le coton. Libéraliser le marché dans la CAE signifie que les produits venant de l’UE, avec leur prix bas et leurs subventions, peuvent inonder la région et éventuellement réduire à néant le secteur industriel.

    Ces pays ont donc beaucoup à perdre en acceptant un APE avec l’Europe qui permettrait aux denrées européennes de remplacer les leurs et ouvriraient la porte aux entreprises européennes pour établir plus de plantations, de fermes piscicoles et autres exploitations agricoles destinées à l’exportation, avec toutes les conséquences que cela suppose pour l’accès à la terre, à l’eau, aux semences et aux marchés. [4]

    Des carcasses de poisson sèchent au soleil sur des piquets en bois dans un marché à Kisumu, au Kenya. Ces carcasses, appelées communément mgongo wazi, sont séchées au soleil et frites avant d’être vendues comme aliment bon marché. (Photo: REUTERS / Thomas)

    Des carcasses de poisson sèchent au soleil sur des piquets en bois dans un marché à Kisumu, au Kenya. Ces carcasses, appelées communément mgongo wazi, sont séchées au soleil et frites avant d’être vendues comme aliment bon marché. (Photo: REUTERS / Thomas)

    L’expérience a déjà montré que les accords avec l’Europe n’ont pas pour objectif de bénéficier aux Africains, mais d’ouvrir les frontières pour laisser entrer les entreprises européennes qui veulent produire pour leur propre marché.

    Prenons le cas de l’Afrique de l’Est où cet arrangement affecte déjà la sécurité alimentaire de beaucoup de gens et détruit l’environnement naturel. C’est en Afrique de l’Est que se trouve le Lac Victoria, qui est le deuxième lac d’eau douce du monde. Le lac abrite une grande variété de poissons qui sont une source de subsistance pour beaucoup d’habitants de la région.

    Et pourtant, un Est-Africain lambda ne peut plus se permettre de manger du poisson. Il se rabat donc sur la solution bon marché du mgongo wazi (carcasses de poisson). Le mgongo wazi provient des restes des entreprises qui transforment la perche du Nil pour l’exportation. Ce système, auquel vient s’ajouter la production de fleurs, de cacao, de coton, de haricots verts et de café, voue essentiellement la production africaine aux exportations vers l’UE.

    L’offre d’accès au marché pour la CAE dans le cadre de l’APE

    Les négociations concernant l’APE étaient censées promouvoir la libéralisation des économies africaines, tout en favorisant l’accès des entreprises européennes aux marchés africains. De ce fait, les pays africains, comme beaucoup de pays ACP, ont été obligés d’ouvrir progressivement leur marché aux produits européens, comme l’illustre le schéma de libéralisation de la CAE ci-dessous.

    Cette illustration montre l’offre d’accès au marché des pays de la CAE : ceux-ci s’engagent à ouvrir graduellement leur marché aux marchandises européennes, selon un processus en trois phases s’échelonnant sur une période de 25 ans. [5]

    Cette illustration montre l’offre d’accès au marché des pays de la CAE : ceux-ci s’engagent à ouvrir graduellement leur marché aux marchandises européennes, selon un processus en trois phases s’échelonnant sur une période de 25 ans. [5]

    Sur le papier, le programme garantit la protection des industries naissantes et des produits sensibles. Toutefois, si l’on y regarde de plus près, les contradictions flagrantes des programmes sautent aux yeux.

    D’un côté par exemple, la CAE a protégé la farine de maïs (code SH – sous-titre 110220). Mais d’un autre côté, l’amidon de maïs (sous-titre 110812), un produit dérivé de la farine de maïs, a été libéralisé. Les contradictions concernent également d’autres produits comme les pommes de terre. Avec un tel échéancier de libéralisation, l’adjonction de valeur via la transformation des produits agricoles sera limitée et compromettra la sécurité alimentaire, étant donné la force des liens existant entre l’agriculture et l’industrie alimentaire.

    La colonisation des marchés agricoles en Afrique

    Certains pays de l’UE font aussi partie de la Nouvelle alliance pour la sécurité alimentaire et la nutrition du G7 (NASAN), qui soutient directement l’expansion en Afrique de l’agrobusiness, comme Bayer et Unilever. Par extension, ces pays participent au programme qui consiste à ouvrir à l’UE l’accès aux marchés africains pour pouvoir y vendre leurs pesticides, leurs semences transgéniques et leurs aliments transformés bon marché.

    En outre, les compagnies semencières sont face à des marchés saturés en Amérique du Nord, en Europe et au Japon. Elles exercent des pressions de plus en plus fortes sur l’Afrique pour la forcer à ouvrir ses marchés à leurs produits. Ainsi le président de Syngenta, Ren Jianxin, entend doubler la taille de Syngenta d’ici les 5 à 10 prochaines années. Jianxin a déjà fait savoir que cette expansion aurait lieu principalement en Inde et dans les pays africains [6].

    Un tel contexte rend les pays africains plus vulnérables à de nombreux produits dont ils ne veulent pas, notamment l’introduction d’organismes génétiquement modifiés (OGM). Une fois que les grandes entreprises et leurs lobbys auront réussi à persuader certains pays de les accepter, il sera difficile aux autres pays africains de dire non.


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