• Les inégalités progressent

    Entretien   Lucas Chancel : « Les inégalités ont progressé partout, mais pas au même rythme »  (14/12/2017)

    Lucas Chancel Co-directeur du Laboratoire sur les inégalités mondiales et de WID.world

      La connaissance des inégalités à l’échelle mondiale progresse. Une équipe de chercheur, dont Facundo Alvaredo, Lucas Chancel, Thomas Piketty, Emmanuel Saez et Gabriel Zucman, présente ce matin à l’Ecole d’économie de Paris (PSE) le « World Inequality Report 2018 ». Un document qui s’appuie sur des données exclusives sur les inégalités de revenu et de patrimoine, produites dans le cadre du projet WID.world. Entretien avec Lucas Chancel, co-directeur du Laboratoire sur les inégalités mondiales et de WID.world.

    Encore des chiffres sur les inégalités ! Est-ce que le sujet n’est pas déjà suffisamment couvert ?

    Pas du tout ! Les données originales que nous mobilisons permettent de mettre en avant plusieurs résultats nouveaux. Le premier concerne ce qui se passe dans le bas de la distribution des revenus dans les pays riches. Jusqu’à présent, on s’est surtout focalisé sur les évolutions concernant les 1 % du haut car on ne disposait pas de données fiables et de long terme sur les classes moyennes et populaires. Ainsi, si l’on compare ce qui s’est passé en Europe et aux Etats-Unis depuis 1980, on note dans les deux cas une montée des hauts revenus. Mais on ne constate pas en Europe l’effondrement des classes populaires et d’une partie de la classe moyenne que l’on observe de l’autre côté de l’Atlantique.

    « On ne constate pas en Europe l’effondrement des classes populaires et d’une partie de la classe moyenne observé aux Etats-Unis »

    Concernant les pays émergents, on y souligne généralement la réduction de la pauvreté, en particulier du fait du développement de l’Asie. Certes, les populations du bas de l’échelle ont bénéficié de la croissance mais de manière tout à fait différente entre la Chine, l’Inde ou le Brésil. Enfin, à partir du moment où l’on peut apprécier les dynamiques du bas de l’échelle et celles dans les émergents, une image plus fiable des inégalités entre individus au niveau mondial apparaît. Celle-ci nous indique que si les inégalités ont progressé partout, les évolutions ont été très différentes selon les pays, ce qui montre qu’il est possible de les maîtriser.

    Des niveaux d’inégalités différents

    Part des revenus détenue par les 10 % les plus aisés, en %, en 2016
     

    Au cours des dernières décennies, les inégalités ont crû partout dans le monde. Mais de manière différenciée en fonction des régions. C’est en Europe qu’elles sont les plus faibles. La preuve que les institutions nationales (fiscalité, services publics, etc.) jouent un rôle important dans la possibilité de maîtriser les inégalités.

    Les inégalités entre pays ont eu tendance à se réduire au cours des dernières décennies. La montée des inégalités que souligne votre rapport tient donc à l’accroissement des inégalités à l’intérieur des pays ?

    L’inégalité  mondiale entre les individus est le résultat de ces deux forces. Savoir laquelle l’emporte n’est a priori pas évident. Les quelques études disponibles avaient plutôt tendance à montrer, du fait de la croissance dans les pays émergents, une baisse des inégalités entre individus au niveau mondial. Mais ce résultat est obtenu sur la base de données peu fiables (voir zoom ci-dessous). 
     

    Dans quelle mesure votre rapport s’appuie-t-il sur des données statistiques originales ?

    C’est la première fois que nous obtenons ces résultats à partir de données obtenues, pour partie d’entre elles, grâce aux débats suscités par la publication du Capital au XXIe siècle de Thomas Piketty. C’est particulièrement vrai dans les pays émergents dans lesquels on se plaignait que les débats ne concernaient que les pays riches. Plusieurs gouvernements ont alors publié des données fiscales, ce qui n’avait jamais été fait jusqu’à présent.

    Les données sur les revenus utilisées jusqu’à présent ne permettent pas une même précision car elles sont généralement issues d’enquêtes auprès des ménages qui n’arrivent pas à saisir convenablement ce qui se passe au sommet de la distribution des revenus. La qualité des informations fiscales est limitée, nous en sommes conscients, notamment du fait des problèmes de sous déclarations et d’évasion fiscale. C’est pourquoi nos données fournissent une borne basse aux estimations des inégalités.

    Vos données n’intègrent donc pas la partie des fortunes dissimulées dans les paradis fiscaux ?

    Il va nous falloir encore beaucoup de temps pour le faire aussi bien que nous souhaiterions le faire. Mais, oui, nous commençons à le faire en corrigeant les sous déclaration par des estimations réalisées par Gabriel Zucman. En Russie par exemple, le niveau des inégalités s’accroît de manière significative lorsque l’on prend en compte les estimations de la fortune des oligarques russes détenue offshore.

    Nos chiffres démontrent qu’entre la force de convergence – c’est-à-dire la réduction des inégalités entre les pays – et celle de divergence – la hausse des inégalités dans les pays – c’est la seconde qui l’a emporté.

    « Les 1 % les plus riches du monde captaient 16 % du revenu en 1980, c’est 20 % aujourd’hui »

    Les 1 % les plus riches du monde captaient 16 % du revenu en 1980, c’est 20 % aujourd’hui. La moitié la plus pauvre de la population a stagné autour de 9 % sur la période, malgré les évolutions dans les pays émergents. Au niveau mondial, les 1 % du haut ont capté deux fois plus de croissance que la moitié du bas, c’est considérable.

    Les plus riches ont capté deux fois plus de croissance que les plus pauvres

    Croissance cumulée du revenu sur le période 1980-2016, en fonction du fractile dans l'échelle des revenus, en %
     

    On peut classer les individus qui composent la population mondiale par groupe correspondant à leur niveau de revenu, des 10 % les plus pauvres aux 10 % les plus riches. De même, on peut décomposer ce dernier groupe pour observer la situation de chaque 1 % et même de chaque 0,1 % les plus aisés. Le graphe montre pour chacun des groupes la progression cumulée de leurs revenus sur la période 1980 – 2016. La moitié la plus pauvre de la population mondiale a vu ses revenus progresser de 12 % sur la période et les 1 % les plus riches de 27 %, plus du double.

    Est-ce que ce genre de mesure mondiale des inégalités n’est pas biaisé par la dynamique fortement inégalitaire des Etats-Unis ?

    Les Etats-Unis représentent à l’évidence une puissante force de divergence, la moitié la plus pauvre des Américains a vu ses revenus quasiment stagner au cours des trois dernières décennies, avec une croissance de moins de 1 %. En Europe, la dynamique est moins défavorable (une augmentation de 20 à 30 % selon les pays) sans être formidable. Mais si l’on retire les Etats-Unis de l’ensemble, on n’obtient pas un résultat radicalement différent. Le profil mondial des inégalités reste identique : une légère progression des revenus tout en bas de l’échelle, un effondrement des classes moyennes, une forte montée des revenus des plus riches.

    Quand on parle des 1 % les plus riches dans le monde, cela correspond à combien de personnes ?

    Environ 70 millions d’individus, la taille d’un pays comme la France. Si on raisonne en termes de population adulte, cela représente 40 millions de personnes et cela correspond à un niveau de revenus de 330 000 euros par adulte, par an. La moitié la plus pauvre de la population mondiale, ceux dont le revenu est inférieur à 3 200 euros par adulte et par an, c’est 3,5 milliards d’individus.

    Dans quels pays vivent ces 1 % les plus riches ? Est-ce que cela a changé ces dernières décennies ?

    On note, sans surprise, une forte progression des très riches des pays émergents dans le top 1 % et 0,1 %. Le « stock » de riches, si je puis dire, reste largement américain et européen mais de manière bien moindre qu’avant : ils représentaient les deux tiers du top 1 % mondial dans les années 1990, aujourd’hui c’est moins de la moitié.

    Vous présentez l’Europe comme une zone de moindres inégalités. Si on considérait l’Union européenne comme un tout, comment se situerait notre continent par rapport aux Etats-Unis ?

    L’écart ne serait pas modifié. Les 10 % des individus les plus riches d’Europe de l’Ouest concentrent 37 % des revenus en 2016. Si vous ajoutez les pays de l’Est, la part est de 38 %.

    Comment se caractérise la France dans ce panorama global ?

    La France ne fait pas exception. Elle a connu une croissance des revenus, des patrimoines, des revenus du patrimoine et des hauts salaires beaucoup plus forte chez les plus aisés que dans le reste de la population. Mais elle a été mieux à même que d’autres pays à assurer une progression des revenus de ceux d’en bas.

    Pourquoi ? La fiscalité, l’investissement dans l’éducation, dans la santé, de manière générale dans des services publics ouverts à tous ont permis aux classes moyennes et populaires de moins décrocher que dans de nombreux autres pays.

    Les 0,1 % les plus riches représentent combien de personnes en France ?

    Cela fait un peu plus de 65 000 personnes, ou 50 000 adultes. Leur niveau de revenus est supérieur à 550 000 euros (il est de 33 000 euros en moyenne) et leur patrimoine est supérieur à 7,5 millions d’euros (il est de 200 000 euros en moyenne).

    Est-ce que ce petit groupe joue un rôle clé dans notre société ?

    Est-ce que ce sont les premiers de cordée qui tirent l’emploi et la dynamique de l’économie ? Cet argument sert à justifier la mise en œuvre de taux d’imposition dérogatoire en leur faveur. Faute de quoi, nous dit-on, ils vont tous partir, ce sera la déroute nationale et la banqueroute ! En dépit de ce discours, nos données ne montrent aucune fuite des hauts revenus et des hauts patrimoines. Au contraire, ils se portent extrêmement bien avec une croissance de leur fortune bien plus forte que la moyenne.

    « Les taux d’imposition des plus aisés sont plus bas que ceux pesant sur la classe moyenne »

    On observe également que les taux d’imposition des plus aisés sont plus bas que ceux pesant sur la classe moyenne : ils contribuent proportionnellement moins aux impôts ! Par conséquent, réduire leur imposition au motif qu’ils seraient en position défavorable sur le plan fiscal nous paraît totalement infondé.

    Dans quelle mesure ce petit groupe contribue-t-il à un « ressenti » important des inégalités ?

    C’est une dimension très importante du débat. Le niveau des inégalités est moindre en France que dans bien d’autres pays. Pourtant, le ressenti est fort car ces inégalités se voient. Tous les ans, tel ou tel magazine nous livre le classement des personnes les plus riches et on s’aperçoit de la croissance extrême des revenus et du capital de ces très hauts patrimoines (le patrimoine des plus aisés au niveau mondial augmente de 7-8 % par an contre 2 % pour la moyenne), ils fructifient et se portent de mieux en mieux.

    « Aller dans le sens d’une réduction de la fiscalité des plus hauts revenus contribue à accroître la frustration vis-à-vis du système économique »

    Cela conduit la collectivité à s’interroger sur la justification d’une telle évolution et sur le niveau d’imposition adéquat de ces fortunes. Aller dans le sens d’une réduction de la fiscalité des plus hauts revenus contribue à accroître la frustration vis-à-vis du système économique et des évolutions de la mondialisation depuis 30 ans.

    Y a-t-il un consensus chez les économistes sur ce que serait le « bon » niveau d’inégalités ?

    Non, et c’est tant mieux. Un tel consensus doit être déterminé à l’occasion d’un débat démocratique plus large que des réunions d’économistes. L’idée qui s’impose aujourd’hui est que dans de nombreux pays on est entré dans la zone rouge en termes d’inégalités et que l’on s’y dirige progressivement, à des rythmes variés, dans d’autres pays à inégalités plus faibles mais croissantes, comme en France. C’est le message qu’a récemment délivré par exemple le Fonds monétaire international (FMI) qui lui aussi tire la sonnette d’alarme.

    Quels sont les problèmes posés par les inégalités ?

    Ils sont nombreux. Une société inégalitaire va mal investir dans l’avenir, dans l’éducation, dans les infrastructures publiques. Les choix d’investissements ne seront pas optimaux, c’est ce que souligne l’économiste américain Joseph Stiglitz. De plus, les travaux d’économie comportementale démontrent qu’un niveau élevé d’inégalités représente une désincitation au travail, une démotivation qui réduit la productivité.

    Plusieurs études font également le lien entre inégalités et santé : les sociétés inégalitaires sont plus stressées que d’autres et le stress est source de troubles, de maladies chroniques. Au niveau politique, la frustration suscitée par une mondialisation inégalitaire nourrit l’électorat en faveur de Donald Trump ou du Brexit.

    On a les inégalités qu’on mérite ?

    Une des conclusions essentielles de notre rapport est de montrer qu’il n’y a aucun déterminisme à la hausse des inégalités. Les choix politiques et institutionnels jouent un rôle clé pour les maîtriser. C’est un message plutôt optimiste, il est possible d’agir !

    Quel est le scénario d’avenir le plus probable pour l’avenir des inégalités dans le monde ?

    Si l’on prolonge les tendances actuelles, les inégalités continueront à progresser fortement malgré la probabilité d’une croissance dynamique dans les pays émergents du fait notamment d’un accroissement des inégalités à l’intérieur des pays. On peut modéliser plusieurs scénarios et montrer que si tous les pays du monde suivaient par exemple la trajectoire de l’Europe au cours des décennies passées, il serait possible de faire reculer les inégalités mondiales.

    Et pour la France ?

    Si on continue à réduire l’imposition des plus riches, à diminuer les efforts de formation – le budget par étudiant de l’enseignement supérieur a été réduit de 10 % en 10 ans –, à désindexer l’évolution du Smic des revenus moyens, il est probable que la France rejoigne la tendance des pays les plus inégalitaires.

    Propos recueillis par Christian Chavagneux

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