• Les lobbies agroalimentaires auditionnés à l'Assemblée

    Les lobbies agroalimentaires auditionnés à l'Assemblée : "Ça rappelle les pratiques de l’industrie du tabac."

    https://www.msn.com/fr-fr/actualite/r-evolutions/les-lobbies-agroalimentaires-auditionnés-à-lassemblée

    Anne Crignon   12/06/2018    (Nouvel Obs)

      Quatre représentants de l’industrie agroalimentaire étaient auditionnés jeudi matin à l’Assemblée nationale par la commission d’enquête sur l’alimentation industrielle et les produits ultratransformés, lesquels sont soupçonnés d’être la cause d’épidémies contemporaines, diabète, obésité, et de certains cancers, notamment celui du sein (1).  

    Il y avait là une porte-parole d’Alliance 7, organe de communication de la biscuiterie à la française et autres gourmandises comme les pastilles Vichy ou les calissons d’Aix. Et trois représentants de la toute-puissante Ania – l’Association nationale des industries agroalimentaires –, laquelle regroupe des petites et moyennes entreprises et dix-sept grandes fédérations françaises, comme la Fédération nationale de l’industrie laitière, la Fédération des ingrédients aromatiques alimentaires ou encore la Fédération des industriels charcutiers. L’Ania représente aussi les intérêts de multinationales : Coca-Cola, Danone, Mars, Kellogg’s, Neslé ou Lactalis, dont le PDG était, par le hasard du calendrier, entendu au même moment dans une salle voisine au sujet du lait infantile contaminé.  

    La directrice de l’Ania, Catherine Chapalain, est donc là, accompagnée de son directeur des affaires publiques de communication et de la directrice des questions d’alimentation et de santé. Les quatre invités prennent place dans le "sixième bureau" du Palais-Bourdon, petit auditorium lumineux, où les accueillent une poignée d’élus emmenés par Loïc Prud’homme, député La France insoumise de Gironde, à la tête de la commission.   

    L’Ania a déclaré à la Haute autorité de la transparence faire du lobbying en France pour le compte de 27 clients. C’est donc un acteur ultrapuissant, avec des relais parmi les députés et sénateurs : des correspondants permanents de l’industrie  au Parlement pourrait-on dire, qui reprennent dans certains de leurs amendements des passages entiers de textes rédigés par l’Ania (2). Ceci rend d’autant plus captivant le face-à-face entre ces talentueux "influenceurs" et l'intraitable Loïc Prud'homme.

    Le député prend en effet très au  sérieux les travaux d’Anthony Fardet, de l’Inra de Clermont-Ferrand, probablement en train de faire progresser d’un grand bond la recherche en nutrition avec la publication d’un  livre (2) sur les effroyables conséquences de la commercialisation puis la généralisation, partout dans le monde, d’une nourriture industrielle ultratransformée, laquelle s’est substituée peu à peu à la cuisine traditionnelle : plats préparés, céréales pour enfants, yaourts (soi-disant) aux "fruits" , pizzas congelées, soupes en brique, mayonnaise et ketchup, surimi, pain de mie et autres nuggets, qui finissent par nuire gravement à la santé dès lors que leur consommation est régulière.   

    Un lien entre aliments industriels et cancers

    Catherine Chapalain, très à l’aise, ouvre la séance par un exposé d’une vingtaine de minutes. Elle dit que les industriels ont à cœur d’être dignes de la confiance accordée par les gens qui "délèguent" aux industriels leur alimentation. Ces cinquante dernières années, la filière aurait travaillé pour ceux qui ne veulent plus passer trop de temps aux fourneaux. Dans la "cacophonie" actuelle, ajoute-elle, et en écho aux "injonctions contradictoires" qui circulent sur la façon de bien se nourrir, l’Ania promet, au nom de tous ses "adhérents", de donner "une information de qualité" à l’image de ses aliments. Catherine Chapalain évoque aussi la "fracture nutritionnelle", le fait que les gens les plus pauvres achètent des aliments de qualité moindre. Un manifeste intitulé "Mille Jours pour mieux manger" va bientôt être mis en circulation. Seule sa conclusion se teinte d’une crispation légère. Elle demande pourquoi la commission a baptisé son sujet d’enquête : "Les aliments industriels". Serait-ce un procès ?

    Loïc Prud’homme répond :

    "Non, ce n’est pas un procès. Mais le fait est qu’il existe un faisceau de présomptions, auxquels s’ajoutent des scandales alimentaires récurrents, qui nous permet de dire qu’il y a probablement un lien entre la consommation d’aliments industriels et l’apparition de maladies chroniques. Des études nous permettent de valider ce lien.

    Vous avez parlé de l’attente des consommateurs, je vous parle d’un enjeu de santé publique. Etes-vous prêts à modifier certaines pratiques pour que ça ne soit plus aussi grave ? Prenons le problème des additifs. Comment l’industrie agroalimentaire s’informe-t-elle et s’assure-t-elle de leur innocuité ?"

    Catherine Chapalain répond que les scandales alimentaires jettent le discrédit sur l’ensemble de la filière et passe la parole à la directrice des questions d’alimentation et de santé, mais sans avoir répondu à la question du député sur les aliments ultra-transformés et les additifs. Sa collaboratrice explique que les fabricants mettent sur le marché "des aliments sains, sûrs, non préjudiciables à la santé".

    "On est très attentif à ces questions-là"

    A aucun moment, au cours de l’audition, le député ne se laisse déstabiliser par les éléments de langage, l’assurance de ses interlocuteurs, leur tentative de botter en touche avec courtoisie.

    La directrice alimentation et santé explique que, pour les additifs, il ne faut pas s’inquiéter : on les utilise depuis des décennies. L’argument n’est pas sérieux. On sait que tel additif autorisé en France peut être interdit dans un autre pays d’Europe. On sait aussi que depuis quarante ans que le sel nitrité, sans lequel la charcuterie n’est pas rose ou rouge (https://www.nouvelobs.com/societe/20170920.OBS4911/video-plus-le-jambon-est-rose-plus-il-faut-se-mefier-les-industriels-nous-mentent.) mais d’un marron moins scintillant, peut provoquer, à la longue, des cancers. Or le E250, classé en 2006 par le Centre International de recherches sur le cancer (CIRC) dans le groupe 2A, c’est-à-dire celui des substances "probablement cancérogènes", est utilisé dans toutes les usines du monde ou presque (le Danemark l’a proscrit il y a vingt-cinq ans), et ce par la magie d’un lobbying savamment mené au niveau international.

    La responsable de la santé dit aussi que l’usage d’additifs répond à un double objectif, sanitaire et nutritionnel. Ce n'est pas très sérieux non plus, car beaucoup de ces additifs dits "comestiques", sont ajoutés pour restaurer la saveur, le goût et/où la couleur (souvent les trois) et parfois même pour masquer une puanteur. Elle ajoute que la consigne générale pour assurer la sécurité du consommateur, c’est "pas de données, pas de marché". Loïc Prud’homme interroge :

    "Par qui sont effectuées les recherches ? Est-ce  que vous pouvez me répondre là-dessus ?".

    Ce que veut dire le député, c’est qu’on ne doit, bien sûr, pas se fier aux études des fabricants. S’en suit une discussion qui montre qu’il connaît bien son sujet, et qu'il est particulièrement préoccupé par le cumul d’additifs dans les produits ultratransformés. Car on n’a pas la moindre idée, à ce jour, de ce que produit dans le corps le fameux "effet cocktail", toute cette chimie quotidiennement ingérée.

    Au milieu de l’audition, Loïc Prud’homme énonce très clairement ce qu’il a en tête :

    "Je vais être direct. Ça me rappelle les pratiques anciennes de l’industrie du tabac."

    Jusque dans les années 1990, Philip Morris est parvenu à corrompre des chercheurs et des politiques pour retarder l’émergence de la vérité : le tabac tue. On observe trois secondes de flottement chez les lobbyistes. Mais le directeur des affaires publiques, jusque-là silencieux, prend alors la parole :

    "Ces propos, on ne peut pas les accepter."

    Pour autant, il ne répond pas sur le fond. Il explique que les industriels suivent les désirs du consommateur, lequel voudrait toujours plus d’aliments conservables et longuement conservés – il y aurait beaucoup à dire sur le prétendu "désir" du consommateur, compte tenu de l’emprise du marketing sur nos esprits. Il ajoute que les temps changent, que "la science avance". Le député le recadre : "Je vous parle d’enjeux de santé publique."

    Le directeur des affaires publiques lui répond :

    "On entend souvent qu’on est sourd et aveugle aux enjeux de santé publique mais c'est faux. On est très attentif à ces questions-là. Toutes les entreprises l’ont bien en tête."

    La discussion tourne en rond. Les gens de L’Ania disent œuvrer continuellement pour être "dignes de la confiance du consommateur". Le député reprend :

    "Vous parlez de confiance. Mais visiblement, il y a des trous dans la raquette." 

    Eux rétorquent que les contrôles sont nombreux, ceux de l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l'alimentation, de l'environnement et du travail (Anses) notamment, et qu’ils sont favorables à davantage de contrôles encore, le cas échéant. Que rien n’est plus important que la "sécurité  du produit" – la France est l’un des pays où le degré de sécurité alimentaire est le plus élevé. 

    Loïc Prud’homme fait observer qu'"un produit sûr du point de vue sanitaire n’est pas pour autant un produit sûr pour notre santé". On pourrait prendre l’exemple des Chocapic, produit irréprochable sur le plan sanitaire, mais médiocre sur le plan nutritionnel. C’est un aliment ultratransformé. Un bol de Chocapic, c’est un bol de sucre au petit déjeuner. Ça n’est pas bon pour la santé des enfants, surtout si le repas de midi, puis le goûter, puis le repas du soir sont composés eux aussi de faux aliments. En 2018, 17 Français sur 100 sont obèses. Et il y a de plus en plus de diabétiques.

    La séance prend fin. Elle a duré un peu plus d’une heure.  Les représentants de l’industrie n’ont pas répondu à la question centrale qui est le lien possible entre les aliments ultra-transformés et les maladies chroniques. Tout le monde se salue, sans animosité. Tout le monde a fait ce qu’il avait à faire. La prochaine audience de la Commission se tiendra mercredi prochain.

    (1) Cohorte Nutrinet, 2018  

    (2) "Halte aux aliments ultra-transformés", éditions Thierry Souccar                 Article paru dans la Lettre Médecine du Sens n° 216


    Tags Tags : , , , ,
  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :