• « Panama Papers » : une plongée au cœur de l’opacité financière

    Christian Chavagneux

    http://www.alterecoplus.fr/finance/panama-papers-une-plongee-au-coeur-de-lopacite-financiere-

     03/04/2016

    Panama City. Le Consortium international des journalistes d’investigation a récupéré 11,5 millions de fichiers provenant d’un intermédiaire juridique situé au Panama. ©Mauricio Valenzuela/XINHUA-REA

       Le Panama reste l’un des derniers pays à refuser de participer aux efforts réclamés par le G20 aux paradis fiscaux. Le Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ) lui assène un coup sur la tête avec la révélation de milliers de fichiers illustrant le comportement opaque de ce petit Etat.

    Les informations importantes

      Le Consortium international des journalistes d’investigation a récupéré 11,5 millions de fichiers provenant d’un intermédiaire juridique situé au Panama, la société Mossak Fonseca, un spécialiste de la création de sociétés-écrans. C'est la plus vaste fuite d’informations en ce domaine jamais réalisée. Les données couvrent la période 1977-2015.

      Les informations recueillies mettent en évidence des réseaux financiers impliquant 21 paradis fiscaux (Bahamas, Hongkong, Singapour, Jersey, Nevada…) au service de clients situés dans plus de 200 pays ayant utilisé 14 000 intermédiaires ! Parmi ces intermédiaires, les banques jouent un rôle clé : selon l’enquête du Consortium, cela concerne des grands noms – Deutsche Bank, UBS, Crédit suisse, HSBC, BIL, Société générale… soit au total 511 établissements ! –, essentiellement par leurs filiales situées au Luxembourg, la place forte de l'évasion fiscale au cœur de l’Europe. C’est en effet du Grand-Duché qu’émanent majoritairement les demandes de formation de sociétés-écrans. De plus, on apprend que la société d’avocats panaméenne a écrit une partie des lois à Niue ou au Samoa pour pouvoir ajouter de l’opacité à l’opacité grâce à ces territoires.

      On y trouve un nombre important de dirigeants impliqués personnellement ou bien par leur famille – 140 politiciens au total

       Parmi les clients, on trouve un nombre important de dirigeants impliqués personnellement ou bien par leur famille – 140 politiciens au total – de Vladimir Poutine à Xi Jinping, en passant par le père du Premier Ministre britannique David Cameron, la femme du Premier ministre islandais, etc. Des célébrités comme l’acteur Jackie Chan, le footballeur Lionel Messi ou encore Michel Platini figurent également sur la liste. Selon les données fournies par Le Monde, environ 1 000 Français seraient concernés, sur lesquels le quotidien promet des révélations durant la semaine. Paradoxalement aucun nom d'Américains…, alors qu’au Panama la monnaie utilisée localement est depuis l’origine le dollar.

      Il n’est pas étonnant que le Panama soit ainsi mis en cause : c’est l’un des derniers paradis fiscaux à ne pas vouloir s’adapter au changement de pratiques réclamé par le G20 et à continuer à offrir des services d’opacité à grande échelle. Il a été rattrapé par l’histoire. Une histoire qui remonte au début du XXe siècle.

    Une opacité construite de longue date

      Comme que le résument bien les experts du Tax Justice Network, le Panama, avec ses 350 000 sociétés-écrans, arrive en troisième position dans ce business, derrière Hongkong et les îles Vierges britanniques. On y trouve également des fondations et autres trusts offrant des services d’opacité fiscale. Sans oublier son activité de pavillon de complaisance qui le place en tête de ce secteur avec 20 % de part de marché de la flotte marchande mondiale.

      Avec ses 350 000 sociétés-écrans, le Panama arrive en troisième position dans ce business

      Le Panama, anciennement une province de la Colombie, est devenu indépendant en 1904, après que les Etats-Unis aient poussé dans ce sens afin de contrôler le territoire permettant de gérer le futur canal. Celui-ci sera opérationnel, sous contrôle de l’Oncle Sam, en 1914.

      Dès 1919, le Panama permet à la Standard Oil d’échapper aux impôts et aux régulations états-uniennes en offrant un statut de pavillon de complaisance. A partir de 1927, le pays développe toutes les caractéristiques habituelles des paradis fiscaux : faibles impôts, sociétés fictives, secret. Dans son livre sur les paradis fiscaux publié en 1968, le journaliste Alain Vernay indique clairement que le pays « porte une aura douteuse. Ses sociétés sont douteuses, en bloc et en détail »… Il explique surtout la mansuétude des Etats-Unis envers ces pratiques douteuses par le fait que les dirigeants panaméens servent de relais au Pentagone en dissimulant des armes atomiques. Ce qui lui fait dire que le Panama est un paradis fiscal « à l’ombre des épées ».

      Mais la place financière se développe surtout à partir des années 1970 et 1980 en se spécialisant notamment dans le blanchiment d’argent sale. La piste de la fortune de nombreux dictateurs (Pinochet, Duvalier…) passe par le Panama comme celle des sociétés-écrans facilitant l’organisation de réseaux internationaux de fraude et d’évasion fiscales. Dans son livre The Sink, le spécialiste de l’argent sale Jeffrey Robinson écrit : « The country is filled with dishonest lawyers, dishonest bankers, dishonest company formation agents and dishonest companies registered there by those dishonest lawyers so that they can deposit dirty money into their dishonest banks » ! (« Le pays est rempli d'avocats malhonnêtes, de banquiers malhonnêtes, de spécialistes de la création de sociétés-écrans malhonnêtes, d'entreprises malhonnêtes enregistrées ici par ces avocats malhonnêtes afin qu'elles puissent y déposer leur argent sale dans des banques malhonnêtes »).

    Un petit paradis fiscal

      Aujourd’hui, la place financière panaméenne reste, selon les données officielles, un acteur mineur de la mondialisation bancaire, avec des dépôts étrangers limités à une cinquantaine de milliards de dollars et des sorties plus proches des 55 milliards, équivalent à une place comme l’île de Man. A titre de comparaison, on est à plus de 2 200 milliards de dollars pour la Suisse.

      Côté blanchiment, le Gafi, en charge de surveiller les pays en ce domaine, vient tout juste de donner un blanc-seing au Panama en février dernier, soulignant la qualité de ses efforts… Côté coopération fiscale, le Panama fait partie de la liste des paradis fiscaux établie l’an dernier par la Commission européenne. Le pays n’est pas sur la liste française des « territoires non coopératifs » mais Bercy a indiqué à la fin 2015 qu’il mettait le Panama sous surveillance pour cette année. Gageons que le ministère des Finances a peut-être déjà bénéficié depuis quelques mois, avec d’autres administrations fiscales, des fuites du PanamaLeaks…

      Une affaire qui justifie les demandes internationales visant à réclamer à chaque pays la mise à disposition de registres publics des sociétés créées. Et qui souligne combien l’efficacité de la lutte contre les paradis fiscaux passe par la remise en cause des intermédiaires, professionnels du droit et du chiffre, qui offrent leur service d’opacité financière.


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