• Total importe l'huile de palme...

    Total va importer au moins 300 000 t d'huile de palme : les écolos et les agriculteurs en colère

    Suivi de chantier de la reconversion de la raffinerie de La Mède (Bouches-du-Rhône - France). Vue aérienne du bâtiment du prétraitement (PTT) au centre, avec en fond l'étang de Berre ; décembre 2017
    © IMRE Nedim / TOTAL - Licence : Tous droits réservés

    Après les accusations des associations de défense de l'environnement concernant la prochaine mise en service de la nouvelle bio-raffinerie de Total qui importera massivement de l'huile de palme, les agriculteurs ont décidé de bloquer 13 raffineries de carburant pour dénoncer la concurrence qui est faite à leurs propres cultures d'agrocarburants.

    Nous l'évoquions il y a quelques mois dans un article sur le déclin dramatique des orangs-outans à cause de la déforestation en Indonésie : alors que l'abrutissement généralisé des internautes sur les réseaux sociaux les mène à accuser Nutella en relayant, sans aucun esprit critique, des vidéos d'orang-outan chassés de leur habitat, 80 % de l'huile de palme importée en France est destinée à être incorporée dans les carburants et plus précisément dans le gazole. Déjà, en 2017, la France, 7e importateur mondial d'huile de palme, en a importé 900 000 tonnes.

    Et ce n'est que le début : Total a reçu, le 16 mai 2018, l'arrêté d'autorisation d'exploiter sa future bio-raffinerie de La Mède (Bouches-du-Rhône), installée sur le site historique de l'ancienne raffinerie de Provence qui a fermé en 2015. Après 3 ans de transformation, l'une des plus grandes bio-raffinerie d'Europe devrait rentrer en production en 2019.

    "Il s'agit de la première bioraffinerie de taille mondiale en France et une des plus grandes d’Europe, vise à répondre à une demande croissante en biocarburants", indique Total. Elle a pour objectif d'importer de l'huile (végétale et animale) pour la transformer en carburant à destination des moteurs Diesel. Selon un communiqué de Total, "la Mède est autorisée à utiliser jusqu'à 450 000 tonnes d'huile végétale brute dans le cadre de son approvisionnement", sur une capacité de traitement annuel de 650 000 tonnes. Mais combien de tonnes d'huile de Palme ?

    Au moins 300 000 tonnes d'huile de palme importées par an

    "Dans le cadre d'un dialogue positif avec le Ministère de la Transition écologique et solidaire, Total a décidé de s'engager dans une démarche de progrès continu et prend l'engagement de limiter l'approvisionnement en huile de palme brute à un volume inférieur à 50 % des volumes de matières premières qui seront traitées sur le site, soit au plus 300 000 tonnes par an", indique Total. Ce qui pourrait représenter environ 15 % de la production de biodiesel française (2 055 000 tonnes produits en 2016 selon FranceAgrimer).

    Or, "les Amis de la Terre constatent que l'auto-limitation à 300 000 tonnes d'huile de palme brute annoncée par Total est absente de l'autorisation officielle, ce qui permet à Total d'importer jusqu'à 450 000 tonnes d'huiles végétales brutes sans autre précision", alerte l'association de défense de l'environnement, qui annonce son intention de "déposer un recours contre l'autorisation d'exploitation délivrée à Total".

    Les associations de défense de l'environnement s'étonnent du revirement du Ministre de "la transition écologique et solidaire" (sic), Nicolas Hulot. Celui-ci avait déclaré l'année dernière vouloir "fermer une fenêtre qui permettait d'incorporer de l'huile de palme dans les agrocarburants"...

    Total se défend en mettant en avant la diversité des huiles brutes qui seront exploitées dont 30 à 40% des graisses animales (100 000 tonnes par an prévues), d'huiles alimentaires usagées et d'huiles résiduelles (huiles issues de déchets et de l'industrie papetière). En outre, Total assure que l'huile de palme importée sera labellisée RSPO (Roundtable on Sustainable Palm Oil), une certification à priori louable mais qui n'est pas suffisante pour éviter toute déforestation.

    En outre, la décision du gouvernement intervient à contre-courant de la volonté politique européenne puisque l'huile de palme sera "progressivement éliminée par un processus de certification pour les biocarburants à émissions nulles ou faibles liées au changement indirect dans l'affectation des sols", indique le Parlement européen qui vient d'adopter de nouveaux objectifs sur les énergies renouvelables.

    Action en justice des associations environnementales

    Le 05 juillet 2018, Les Amis de la Terre, Greenpeace France, France Nature Environnement, FNE Provence-Alpes-Côte d'Azur, FNE 13 et la Ligue de Protection des Oiseaux PACA ont déposé au tribunal administratif de Marseille un recours contre l'autorisation préfectorale de la raffinerie de Total à La Mède.

    Et pour cause : « Total a réussi à enfumer le gouvernement avec une étude d'impact environnemental tronquée et la promesse de certifications controversées. Loin de réduire les émissions de gaz à effet de serre, ce projet va au contraire accélérer la déforestation et donc les changements climatiques. Cette réalité ne peut pas être ignorée par le juge administratif. » estime Sylvain Angerand pour les Amis de la Terre.

    Selon les associations, "le recours déposé par les associations environnementales met aussi en avant les manquements de l'Etat dans ce dossier et les risques de conflit d'intérêt. Contrairement à la loi, l'évaluation environnementale n'a pas été conduite de manière indépendante puisque c'est le préfet de département et de région qui, d'un côté, a autorisé le projet et, de l'autre, a rendu l'avis environnemental sur ce même projet". « Au-delà de la préfecture des Bouches-du-Rhône, l'Etat français a voulu passer en force sur le projet scandaleux de raffinerie géante à La Mède, pour ménager les intérêts particuliers de Total, au détriment de l'Accord de Paris ou de l'engagement de la France à éliminer la déforestation importée, partie intégrante du Plan Climat », accuse Clément Sénéchal pour Greenpeace France.

    Les agriculteurs bloquent les raffineries de carburants

    Si les défenseurs de l'environnement semblent impuissants, les agriculteurs se jettent franchement dans la mêlée en bloquant 13 raffineries ce lundi 11 juin 2018 au matin dont la raffinerie Total de Grandpuits en Seine et Marne.

    Mais gardons-nous bien d'y voir une lutte commune avec les "écolos". Nos chers producteurs agroalimentaires, sous l'impulsion de la FNSEA et les Jeunes Agriculteurs, défendent avant tout leurs propres intérêts. Jusqu'à présent, les biocarburants gazole produits en France proviennent, à 85 %, d'huiles végétales extraites de colza, de soja et de tournesol. C'est pourquoi, ils voient d'un très mauvais oeil cette concurrence venant de l'huile végétale étrangère... Et pour cause, l'industrie des agrocarburants française a investi 2 milliards d'euro et maintient 30 000 emplois...
    Un coup dur alors que le Parlement européen vient de voter le plafonnement de la part des biocarburants de première génération à 7 % maximum de la consommation finale du transport routier et ferroviaire maximum en 2030.

    Dans tous les cas, "le gouvernement ne reviendra pas dessus" a déclaré lundi matin le ministre de l'Agriculture Stéphane Travert sur RTL. Et pourtant, mercredi 13 juin les blocages ont été levés suite aux garanties de discussions avec Total apportées par Stéphane Travert.

    Le choix mortifère des agrocarburants

    Ces tensions sont la suite logique d'un choix irraisonné et irresponsable : celui des agrocarburants (anciennement biocarburants). Outre leur bilan environnemental médiocre au niveau des émissions de polluants, ils contribuent aujourd'hui à la déforestation de pays tropicaux comme l'Indonésie et la Malaisie qui plantent et cultivent massivement des palmiers à huile. De plus, l'huile de palme (et de soja) rentrent en compétition avec les cultures françaises qui se sont en partie diversifiées et adaptées pour répondre à cette nouvelle demande.

    Enfin, soulignons toute l'ignominie du raffinage de la graisse animale (EMHA - ester méthylique d'huile animale) : quand Total y voit une application vertueuse de l'économie circulaire, c'est avant tout une logique effroyable, celle de l'exploitation industrielle du vivant. L'élevage ne sert plus seulement à "nourrir" - avec tous les maux et conséquences désastreuses pour l'environnement et la santé - mais se justifie maintenant pour alimenter les voitures diesel polluantes...

    Mortifère est le seul mot qui symbolise cette politique destructrice et contraire aux déclarations perfides des politiques sur l'environnement ; il n'est guère étonnant que les agrocarburants soient plutôt surnommés nécrocarburants...

    Seul espoir : "les négociations, prévues cette semaine à Bruxelles, sur l'objectif acté par le Parlement européen d'une interdiction de l’huile de palme dans les carburants dans 3 ans", précise France Nature Environnement.

    Décembre 2018 : l'avantage fiscal de l'huile de palme sera supprimé

    Point positif : un amendement supprimant l’avantage fiscal aux agrocarburants à base d’huile de palme a été adopté dans le cadre du projet de loi de finances pour 2019. Ainsi, à partir du 1er janvier 2020, les agrocarburants à base d'huile de palme ne devraient donc plus bénéficier d'une niche fiscale irresponsable.

    Pour Clément Sénéchal, chargé de campagne climat et forêts à Greenpeace France : « Malgré les ultimes tentatives du gouvernement pour sauvegarder les intérêts de Total, les député-e-s ont fait le choix de la raison écologique en supprimant l’avantage fiscal pour les agrocarburants à base d’huile de palme à partir du 1er janvier 2020. L’étau se resserre autour de la bioraffinerie de Total à la Mède. Les forêts tropicales ont déjà payé un trop lourd tribut à un produit industriel développé à coups de subventions publiques depuis plusieurs années. Face à l’urgence climatique, cette niche fiscale aurait dû être supprimée immédiatement. Ce vote est tout de même encourageant. Preuve que si nos parlementaires sont correctement informés, ils sont capables de s’opposer à la politique climatique absurde du chef de l’Etat. »

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