Exit, Voice and Loyalty est sans doute, avec Stratégie du développement, son livre le plus influent. Face aux défaillances des organisations, entreprises, gouvernements, les individus peuvent réagir par la défection, par exemple en cessant d’acheter un produit. C’est la seule attitude que reconnaît la théorie économique. Mais ils peuvent aussi réagir par la prise de parole, en contestant de l’intérieur, de diverses manières, les institutions qui les déçoivent. Il faut aussi tenir compte de la loyauté qu’on décide de maintenir en dépit de ces déceptions. Albert Hirschman montre qu’on peut appliquer ce modèle à un très grand nombre de situations dans lesquelles un individu est associé volontairement à un groupe.
Hirschman montre comment l’idée d’intérêt a permis de dépasser l’opposition traditionnelle que les philosophes faisaient entre la raison et les passions, et d’asseoir la légitimité d’un système social fondé sur l’amour de l’argent
Hirschman consacre plusieurs écrits à l’étude de l’émergence et de l’évolution du capitalisme, en analysant les idées qui accompagnent ce processus. Il montre ainsi comment, à partir du XVIIe siècle, l’idée d’intérêt a permis de dépasser l’opposition traditionnelle que les philosophes faisaient entre la raison et les passions, et d’asseoir la légitimité d’un système social fondé sur l’amour de l’argent et l’enrichissement individuel. Cette légitimité commencera toutefois à être remise en question, au XIXe siècle, tant par le mouvement romantique que par le marxisme et, plus tard, par le freudisme.
L’évolution de ce système se caractérise par ailleurs, dans l’esprit de Hirschman, par une alternance de phases où les préoccupations d’ordre privé l’emportent sur les préoccupations publiques, et l’inverse. Par exemple, aux mouvements sociaux qui ont culminé en 1968 dans les pays occidentaux a succédé une phase de repli sur le privé. Hirschman essaie de rendre compte de ces fluctuations cycliques en se servant du concept de déception, déceptions du consommateur, frustrations consécutives à la participation à la vie publique.
Critique du discours économique dominant, Albert Hirschman se situe à gauche sur l’échiquier politique américain, en se définissant comme " liberal ". Il se refuse toutefois aux anathèmes et cherche à maintenir le dialogue avec l’orthodoxie. Il s’efforce aussi à comprendre l’interaction, à travers l’histoire, entre le progrès et l’opposition qu’il suscite. S’appuyant sur les travaux du sociologue Thomas H. Marshall, il distingue trois phases dans l’évolution de la citoyenneté : civile au XVIIIe siècle, avec la proclamation des droits de l’homme ; politique au XIXe siècle, avec la conquête du suffrage universel ; sociale au XXe siècle, avec l’émergence des droits économiques et sociaux garantis par l’Etat.
Selon Hirschman, le discours réactionnaire a, d’une période à l’autre, la même structure et se fonde sur le même type d’arguments
Ces progrès ont toujours suscité des oppositions et des résistances. Par analogie à une loi de Newton, on peut les qualifier de réaction. Hirschman montre que le discours par lequel se manifestent ces réactions a, d’une période à l’autre, la même structure et se fonde sur le même type d’arguments. En vertu de la thèse de l’effet pervers, on montre ainsi que les mesures progressistes ont l’effet contraire de celui qui est recherché. Ainsi l’aide aux pauvres augmenterait la pauvreté, le salaire minimum accroîtrait le chômage. Selon la thèse de l’inanité, il serait fondamentalement impossible de modifier un statu quo ancré dans une nature humaine immuable. Conformément à la thèse de la mise en péril, les réformes sont dangereuses, même si elles sont souhaitables, car elles risquent de remettre en question les acquis antérieurs. Soulignant que les partisans du progrès utilisent eux-mêmes souvent des arguments analogues, Albert Hirschman en appelle " au dépassement des positions extrêmes, intransigeantes, qu’on affectionne de part et d’autre, dans l’espoir que le débat public se fera ainsi, peu à peu, plus "philodémocratique" [democracy friendly] " (Deux siècles de rhétorique réactionnaire, pages 266-267). Influente, son oeuvre n’a toujours pas donné naissance à une école de pensée, ce qui répugnerait sans doute à ce pourfendeur de toutes les orthodoxies.