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Braddock América (DVD)

  Portron et Kessler ont filmé cette ruine capitaliste, ce cimetière industriel, selon trois options croisées : le paysage présent, entre ville-fantôme et village des damnés-résistants ; les archives qui évoquent ce que fut Braddock, images en noir et blanc qui sont la face documentaire de ce que furent les films de Vidor ou Eisenstein, et les habitants actuels de Braddock, interviewés face caméra. Le montage de ces trois régimes produit des effets aussi instructifs que bouleversants. La plupart des intervenants produisent une parole où l’on sent la fierté ouvrière, l’attachement à son lieu de vie et une fine compréhension des méfaits de l’ultralibéralisme.

  Ces intervenants quasi marxistes réduisent à néant le cliché d’un peuple américain qui serait beauf, shooté à la télé et à la pub, dénué de conscience politique et de sens collectif. Comme dans Shoah, ils bénéficient d’un temps de parole conséquent et craquent parfois alors que la caméra continue de tourner. Poignant. Le rapport entre ces corps et têtes parlantes et leurs lieux (rues désertes, maisons inhabitées, usines refroidies…) génère des images entre les images, comme le film de Lanzmann.

  A quelques kilomètres de Braddock se trouve Clairton, autre bled sidérurgique où était situé Voyage au bout de l’enfer (le film fut en fait tourné à Mingo Junction, autre bourg du bassin de l’acier de Pittsburgh, de l’autre côté de la frontière Pennsylvanie-Ohio). Pendant que Braddock America défilait devant mes yeux, je revoyais mentalement les images de Cimino, et j’entendais The River, My Hometown ou Youngstown de Springsteen, chants d’ouvriers au chômage et de désertification industrielle, dont le travail de Portron et Kessler semble l’équivalent filmique. Comme le dernier Jarmusch, mais différemment, Braddock America est un film hanté, par la musique et le cinéma autant que par l’apogée industriel du XXe siècle. Ses vampires sont bien réels et contemporains et s’appellent dirigeants de multinationales.

  Braddock America est aussi un film français, bien que profondément américain. Cette nature transatlantique ajoute une dimension à sa beauté. Des cinéastes et producteurs d’ici sont allés au fin fond des Etats-Unis pour y trouver un reflet exact de la France (et du monde), alors que les spectateurs américains iront peut-être voir ce film français pour mieux regarder leur pays en face. Superbe objet plastique, émotionnel et politique, Braddock America est une ode au cinéma comme geste de déplacement, confirmant aussi le vieil adage renoirien selon lequel plus un film est local, plus il est universel.

  Serge Kaganski le 11 mars 2014 pour Les Inrocks

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