Économiser pour mieux innover (et vice-versa)
Aujourd’hui, Interface estime avoir parcouru plus de la moitié du chemin dans ce parcours qu’elle s’est volontairement imposé. "Les objectifs de la mission sont extrêmement ambitieux. Nous ne les atteindrons peut-être pas complètement à la date fixée mais ils nous forcent à être innovants, à explorer toutes les voies possibles", précise Ton von Keken, membre du board d’interface et directeur des opérations pour l’Europe, le Moyen-Orient et l’Afrique. "Nous sommes toujours en mouvement, c’est un travail en cours permanent mais enthousiasmant", renchérit Laure Rondeau-Desroches, responsable développement durable pour l’Europe.
Au Pays-Bas, l’usine de Sherpenzeel fait figure de fleuron écologique pour l’entreprise. Grâce à une alimentation en énergies renouvelables et en gaz issus des déchets de poissons d’une entreprise voisine, ainsi qu'à des procédures et des machines plus économes en énergie, elle consomme 90% de carbone de moins qu’en 1996.
Avec son système de récupération d’eau pour le refroidissement des machines et son circuit fermé, c’est aussi 95% de l’eau qui est économisé (par rapport à 1996).
Et, grâce au recyclage, plus aucun déchet n’est envoyé en décharge. À chaque poste, les gaspillages sont traqués. Dans le hangar de stockage, ce sont les déplacements et la lumière qui sont optimisés, avec des LED et un système de reconnaissance de mouvements, qui plonge une grande partie de l’entrepôt dans le noir. Dans la partie administrative, un petit cadrant indique les différentes consommations d’énergie, d’eau ou d’électricité en temps réel.
"Les autres usines adoptent au fur et à mesure les mêmes processus", assure Ton von Keken. Et dans le design même du produit, les équipes de recherche travaillent à réduire toujours plus la matière première, les déchets, à s’inspirer de la nature (c'est ce qu'on appelle le biomimétisme)...
Seulement, l’impact environnemental des produits d’Interface est loin de se limiter à la fabrication. Celle-ci ne compte en fait que pour 9% de leur cycle de vie. Le reste, c’est à 7% la fin de vie, à 8% le transport, à 8% l’utilisation et la maintenance… et surtout à 68% les matières premières, essentiellement le pétrole, dont 45% pour le nylon des fibres.
"Nous ne sommes pas seulement dépendants des compagnies pétrolières, nous sommes leur extension", avait ainsi coutume de dire Ray Anderson. Résultat, si l’entreprise travaille sur toutes les dimensions : optimisation du transport de marchandise, recyclage des moquettes usagées (programme Re-entry), substitut à la colle (carrés autocollants permettant de souder les dalles de moquettes entre elles et sur le sol), etc… le grand défi d’Interface reste de trouver des alternatives au tout pétrole.
L’économie de fibres constitue une première solution. Autre piste : celle du recyclage. 80% des produits Interface comporte des fibres recyclées. Mais c’est insuffisant et la demande est encore bien supérieure à l’offre disponible. Interface se fournit aussi en fibre biosourcée, issue de l’huile de ricin.
Depuis deux ans, une alternative encore marginale est également explorée : la fibre issue des filets de pêche abandonnés dans l’océan. Cela peut paraître anecdotique mais l’enjeu est en fait énorme : chaque année, 640 000 tonnes de matériel de pêche sont abandonnés dans les océans !
Le programme, baptisé NetWorks, est réalisé en partenariat avec la Zoological society de Londres et des ONG locales. Il se veut inclusif, c’est-à-dire avec un impact environnemental, social mais aussi économique pour les populations locales. Lancé aux Philippines puis au Cameroun, il a vocation à essaimer partout où ce sera possible.
Plus globalement, l’entreprise promeut l’économie circulaire. Pour elle et pour les autres. Elle s’appuie notamment sur un rapport commandé au cabinet de conseil en stratégie, Lavery Pennell, et publié en 2014.
Celui-ci établit un lien direct entre l’adoption d’un nouveau modèle - qui demande notamment une réduction de 5 % de la matière utilisée et de 20% de la consommation d’énergie par unité de production - et le retour à la croissance du secteur industriel (estimée à 9%), la création de 168 000 emplois qualifiés locaux et la réduction annuelle de plus de 14% des émissions de gaz à effet de serre, à l’échelle Européenne.
Pour Interface, toutes les entreprises y ont intérêt. Son exemple le prouve. Même si ses produits les plus écologiques ne font pas partie du top des ventes, la refonte complète de ces procédures dans une optique de soutenabilité porte ses fruits. L’entreprise, qui compte environ 3 500 salariés, reste l’un des leaders mondiaux du secteur. En 2013 (dernier chiffre accessible), elle réalisait un profit de 341 millions de dollars à travers le monde.
Béatrice Héraud © 2015 Novethic - Tous droits réservés