Investissements de maintenance du parc nucléaire français, en millions d'euros (Source : Cour des Comptes)
Au début des années 2000, sûr de son excellence nucléaire, EDF se lance dans des acquisitions de sociétés à l’international en faisant le pari qu’il disposera de réacteurs type EPR bon marché vers 2020, puisqu’Areva vient de proposer un EPR clés en main à la Finlande, livrable en 2009, et que lui-même suit en 2006 avec la construction d’un EPR à Flamanville.
Du coup, l’entreprise néglige la maintenance des réacteurs de son parc : l’investissement de maintenance reste inférieur à 1 milliard d'euros par an jusqu’en 2007 et le taux de disponibilité du parc tombe de 84 % en 2005 à moins de 78 % en 2009. Il va falloir investir nettement plus dès 2008 (voir figure ci-dessous) pour maintenir la productivité et le niveau de sûreté du parc vieillissant.
Maintenance : les efforts reprennent
Mais en mars 2011, l’accident majeur de Fukushima vient rebattre les cartes. Les nouvelles mesures de sûreté exigées par l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN) viennent grever le budget d’investissement initialement prévu. L’opération de « grand carénage » prévue par EDF d’ici à 2025 doit répondre à cette double exigence de sûreté et de jouvence du parc. Estimée à 55 milliards d'euros jusqu'en 2025, la facture s’élèverait selon la Cour des comptes à 100 milliards d'euros jusqu'en 2030 4. Mais elle permettrait peut-être, espère EDF, de prolonger la durée de vie des réacteurs de 10 ou 20 ans de plus et de mieux amortir ce très gros investissement, d’ampleur comparable à celui du parc actuel (96 milliards d'euros de 2010) 5. A condition que les solutions envisagées soient validées par l’ASN, réacteur par réacteur, ce qui n’est évidemment pas acquis.
Les coûts de l'EPR de Flamanville sont déjà passés de 3 à 10,5 milliards d'euros
Si tout va bien, le coût de production du MWh du parc rénové, entre 63 et 70 euros 6, bien que largement supérieur au coût actuel du parc amorti, resterait très compétitif vis-à-vis de celui de l’EPR qui s’est révélé un fiasco. En effet, depuis l’origine, les deux chantiers dérapent inexorablement. Les coûts se sont déjà envolés de 3 milliards d'euros à plus de 9 milliards pour l’EPR finlandais et à 10,5 milliards pour celui de Flamanville, alors qu’aujourd’hui aucun des deux n’est encore en marche et que des incertitudes majeures demeurent à la fois sur le coût, la date, voire même la possibilité de leur mise en route 7. Personne n’espère plus qu’ils fournissent 1 MWh à moins de 110 ou 120 euros.
Dans le mur de l'investissement
C’est la vraie raison pour laquelle EDF tente cette opération délicate et risquée. Délicate, parce que l’incertitude pèse sur les conditions de prolongation du fonctionnement de chacun des réacteurs. Risquée, parce que les opérations de jouvence excluent des matériels comme la cuve, l’enceinte de confinement et les circuits électriques qui la traversent, des éléments essentiels de sûreté des installations qui ne sont pas remplaçables.
Cette prolongation du parc représente un mur d’investissement nucléaire pour l’entreprise, auquel s’en ajoutent d'autres. Il y a une bonne quinzaine de milliards d'euros 8 à débourser pour construire les deux EPR que propose EDF au Royaume-Uni à Hinkley Point contre le rachat de l’électricité produite à 120 euros/MWh pendant trente-cinq ans. Il faut également compter avec le rachat de la section réacteurs d’Areva, pour 2 milliards d'euros. Sans oublier le démantèlement des réacteurs ou le stockage des déchets, dont les coûts prévisionnels ne cessent d’augmenter 9 : le coût du projet Cigéo de stockage des déchets hautement radioactifs, initialement évalué en 2005 à 16,5 milliards d'euros 10 , a par exemple été réévalué par l’Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs (Andra) fin 2015 à 34 milliards d'euros, avant d’être arbitrairement fixé par Ségolène Royal à 25 milliards. S’y ajoute le casse-tête de l’embauche et de la formation des 110 000 techniciens nécessaires avant 2020 11
A plus long terme, EDF parie sur la réalisation d’un EPR compétitif pour commencer à remplacer les premiers réacteurs âgés de 50 ans en 2028 12. Mais il faudrait réduire le coût d’investissement d’un facteur d'au moins 2 à 2,5 par rapport aux EPR de Flamanville et d’Hinkley Point pour produire de l’électricité compétitive autour de 60-65 euros/MWh. Un pari énorme, puisque l’expérience historique montre que le gain entre les têtes de série et la série n’a jamais dépassé 18 %.
Vous avez parlé de transition énergétique ?
Problème, cette stratégie est en contradiction avec deux points majeurs de la loi de transition énergétique : d'une part, la division par deux de la consommation finale d’énergie en 2050 et sa chute de 20 % en 2030 (et donc une diminution de l’ordre de 15 % en 2025), d'autre part, la limitation à 50 % du nucléaire dans la consommation électrique française en 2025.
Le respect d’une telle consigne supposerait de faire chuter la production nucléaire de 416 TWh aujourd'hui à environ 245 TWh dans dix ans. En effet, quels que soient les efforts de pénétration de l’électricité dans de nouvelles applications, personne (y compris probablement le président d’EDF) n’imagine une augmentation, mais plutôt une stagnation, voire une décroissance de la consommation d’électricité en France en 2025.
Il n’est pas vraisemblable non plus de multiplier par deux les exportations d’électricité actuelles (91 TWh en 2015), à la fois pour des raisons techniques (la limite de capacité des lignes électriques transfrontalières) et parce que la surcapacité de la plupart des pays européens retentit sur les prix de l’électricité hors pointe qui s’effondrent. Il n'est pas davantage envisageable de réduire le facteur de charge du parc nucléaire. Ainsi, une baisse de 80 % à 60 % du niveau d'utilisation des centrales provoquerait une augmentation du coût moyen de production de 25 %, de 65 euros/MWh à plus de 80 euros/MWh.
Seul l'arrêt d'une vingtaine de réacteurs permettrait de respecter la règle des 50 % de nucléaire dans la production d'électricité
En fait, seul l’arrêt d’une vingtaine de tranches nucléaires du parc, comme l’indique la Cour des comptes 13, permettrait de respecter la règle des 50 %, avec à la clé des économies d’investissement de maintenance de 25 à 35 milliards d'euros 14. En revanche, elle rapprocherait d’une dizaine d’années les échéances du démantèlement problématique des centrales 15 et poserait aussi évidemment des problèmes de réallocation d’emplois pour 8 000 à 12 000 travailleurs à EDF qu’il faudra former et affecter à d’autres tâches dans les dix ans qui viennent.
La France, ainsi, fait face à trois objectifs qui se retrouvent en contradiction :
– faire croître rapidement la proportion d’électricité renouvelable dans la consommation d’électricité de 18,2 % aujourd’hui 16 à 23 % en 2020 comme la France s’y est engagée 17. Un objectif d’autant plus facile à atteindre que cette consommation est faible ;
– faire décroître fortement la proportion de nucléaire de 75 à 50 %. Un objectif inversement d’autant plus facile que la consommation est élevée ;
– faire participer la consommation d’électricité à la décroissance continue de la consommation d’énergie finale nécessaire à sa division par deux en 2050. Un objectif en synergie avec le premier, mais qui est en conflit avec le second.
Devant ces trois objectifs, le président d’EDF choisit manifestement le passage en force et la politique du fait accompli. Aussi, il va devenir chaque jour plus clair, dès avant 2020, que ni les 50 % de nucléaire, ni les 23 % de renouvelables en 2020 18, ni les économies d’électricité indispensables ne seront au rendez-vous.
Une absence de vision
Dispendieuse et risquée, cette stratégie ne fait que repousser à plus tard la question inéluctable du démantèlement et enferme la France dans le choix nucléaire, quel que soit son coût, pour les soixante ans qui suivront 2030. En restant volontairement prisonnier d’une production nucléaire rigide toujours plus concentrée et de l’architecture maître-esclave qu’elle entraîne pour le réseau, EDF passe à côté de la révolution qui s’opère déjà aux Etats-Unis et dans les pays du nord de l’Europe dans l’architecture des réseaux avec les progrès du numérique, le développement des moyens de production d’électricité locaux et l’émergence de solutions de stockage décentralisées. L'électricien français se trouvera très mal placé pour accueillir l’arrivée massive des énergies renouvelables qui se profile d’ici à 2030.
Un déni de démocratie
Le président d’EDF, en affichant ainsi sa politique, propose unilatéralement sa propre définition de la transition énergétique (en fait le maintien d’un presque tout-nucléaire pour les cent ans qui viennent), mais demande en plus à l’Etat comme au consommateur de s’engager quoi qu’il arrive à en financer les surcoûts pour éviter de succomber devant la concurrence. Le tout sans aucune réaction du gouvernement.
EDF demande à l'Etat et au consommateur de s'engager à le sauver à tout prix
Curieuse conception de la notion de service public qu’on associait encore à notre entreprise nationale. Curieuse conception aussi de la démocratie que d’ignorer ouvertement la loi votée par la représentation nationale, après un long débat.
De fait, EDF reste plus que jamais un Etat, mais dans un Etat démissionnaire, au risque d’un dépérissement supplémentaire de notre démocratie.