A l’autre bout du spectre, les entreprises ayant peu ou n’ayant pas de liens avec leurs homologues françaises sont pour l’essentiel des groupes passés sous pavillon étranger, tels le cimentier LafargeHolcim (issu du rachat de Lafarge par le Suisse Holcim en 2014), le sidérurgiste ArcelorMittal (racheté par le groupe de l’homme d’affaires indien Lakshmi Mittal en 2006) ou encore le spécialiste de l’hôtellerie Accor, dont les deux principaux actionnaires sont chinois et qatari. Ce qui ne veut pas dire pour autant que ces groupes sont isolés, certains entretenant des liens avec des groupes étrangers : Lakshmi Mittal, qui préside en personne ArcelorMittal, siège ainsi au CA de la banque américaine Goldman Sachs.
Malgré cette poignée d’entreprises sans lien avec le reste du CAC 40, ce qui frappe, au final, c’est l’image d’un capitalisme français qui reste largement interconnecté, plus de deux décennies après avoir mis fin au système des « noyaux durs », ces participations croisées entre entreprises destinées à les protéger d’offensives étrangères.
Le graphique se trouve dans le site mentionné ci-dessus.
Lecture : LVMH totalise 11 liens avec d’autres entreprises du CAC 40, dont 3 liens uniquement avec Carrefour, via 3 administrateurs ou membres des comités de direction communs aux deux groupes. Une même personne peut être à l’origine de plusieurs liens, si elle siège dans plusieurs CA.
N.B. : Le recueil de ces données a été réalisé au cours du premier trimestre 2018 à partir des données disponibles sur les sites et documents de référence des entreprises.
Les connexions entre entreprises s’effectuent cependant moins souvent à travers une même personne siégeant au CA de plusieurs sociétés. Depuis la loi de 2001 limitant le cumul des mandats d’administrateurs, ce phénomène qui singularisait fortement les entreprises françaises par rapport à leurs homologues étrangères n’a cessé de refluer. Les administrateurs exerçant plus de trois mandats ne représentaient ainsi plus que 1 % des sièges d’administrateurs du CAC en 2016, contre 12 % en 1999. En 2018, le CAC comptait au total 60 administrateurs « cumulards » (exerçant plus d’un mandat au sein de l’indice boursier), contre 94 en 2011.
Cependant, si les cumulards sont moins nombreux, ils ont tendance à se concentrer en haut de l’échelle managériale. A l’image du PDG de LVMH Bernard Arnault, membre du CA de Carrefour, quand le PDG de ce dernier, Alexandre Bompard, siège à celui d’Orange. Ou de Carlos Tavares, à la tête de PSA et administrateur d’Airbus ainsi que de Total. Ou encore de Patrick Kron, l’ancien patron d’Alstom, administrateur de Sanofi, Bouygues et LafargeHolcim.
Si les cumulards sont moins nombreux, ils ont tendance à se concentrer en haut de l’échelle managériale
Au total, 19 des 59 présidents, directeurs généraux (DG) ou PDG sont administrateurs d’au moins une autre société du CAC 40 en plus de la leur. Ils exercent souvent ces mandats sous l’étiquette d’« administrateurs indépendants », dont le code Afep-Medef, censé régir la gouvernance des entreprises cotées, préconise qu’ils doivent représenter « une proportion significative » des membres du CA. Cependant, le véritable réseau de pouvoir que dessinent ces administrateurs communs donne plutôt un sentiment de cooptation et de renvoi d’ascenseur.
Autre changement perceptible : la féminisation des conseils d’administration. Depuis le 1er janvier 2017, les entreprises de plus de 500 salariés doivent respecter un quota de 40 % de femmes dans les rangs de leurs administrateurs. La proportion de femmes dans les conseils du CAC 40 est ainsi passée de 28 % en 2013 à 40 % en début d’année. Pour autant, les femmes restent les grandes absentes des autres instances décisionnaires de ces groupes. Sur les 59 dirigeants des entreprises du CAC 40, seulement deux sont des femmes : Isabelle Kocher, directrice générale d’Engie, et Sophie Bellon, qui a succédé à son père à la présidence du conseil d’administration de Sodexo.
Sur les 59 dirigeants des entreprises du CAC 40, seulement deux sont des femmes
Et l’on ne compte que 14 % de femmes à l’étage inférieur, dans les comités de direction. Souvent, celles-ci se trouvent cantonnées aux ressources humaines ou à la communication, fonctions qui ne permettent pas d’accéder aux postes suprêmes. Mais il y a pire : certains groupes, tels Bouygues, Vinci, ArcelorMittal, STMicroelectronics ou encore Vivendi, ne recensent quant à eux aucune femme au sein de leur comité de direction.
Par ailleurs, le législateur a renforcé l’obligation de présence de salariés dans les conseils d’administration : depuis le 1er janvier 2017, les entreprises de plus de 1 000 salariés ayant leur siège en France doivent compter au moins un administrateur salarié. Pour l’heure, ils sont 46 dans les entreprises du CAC (sans compter les 18 administrateurs représentant les actionnaires salariés), sur un total de 577 sièges. Pas de quoi bouleverser le fonctionnement de ces mastodontes et les inciter à mieux prendre en compte la dimension sociale de leur stratégie. Et ce n’est pas la loi Pacte, avec le projet du gouvernement d’augmenter le nombre d’administrateurs salariés à deux dans les conseils de plus de huit membres et d’étendre cette obligation aux holdings non familiales et aux mutuelles, qui devrait permettre d’accoucher d’un système de codétermination à l’allemande...
L’homogénéité de l’élite économique qui gouverne les grandes entreprises a donc la vie dure. Hier comme aujourd’hui, ce qui cimente cette élite, c’est son parcours, et ses études en particulier. Un passage par Polytechnique, l’ENA ou HEC reste quasiment le sésame obligé pour accéder à la tête d’une entreprise du CAC 40. Le saint des saints demeure cependant l’intégration dans un grand corps de l’Etat à l’issue de Polytechnique et de l’ENA – les corps des Mines et des Ponts et chaussées pour la première et l’inspection générale des finances pour la deuxième, accessibles à leurs diplômés les mieux classés.
Un passage par Polytechnique, l’ENA ou HEC reste quasiment le sésame obligé pour accéder à la tête d’une entreprise du CAC 40
Total, BNP Paribas, Airbus, Engie, Renault, Valeo ou encore Solvay ont toutes un président ou un directeur général « X-Mines ». Au total, 45 % des dirigeants actuels du CAC 40 sont passés par l’une ou l’autre de ces formations ou un grand corps. Ils étaient 62 % dans ce cas en 2007, selon l’enquête qu’Alternatives Economiques avait alors menée. A de rares exceptions près, les autres dirigeants sont tous diplômés d’autres grandes écoles, qu’il s’agisse de Centrale, de l’Insead, de Sciences Po Paris ou de l’ESCP.
Il ne faut pas chercher plus loin l’origine de l’entre-soi qui continue de persister dans les états-majors du CAC, et dans une moindre mesure dans ses conseils d’administration. La prédominance des formations d’ingénieurs explique en particulier la difficulté à y faire de la place aux femmes. Autre conséquence collatérale, les dirigeants du CAC sont toujours aussi nombreux à avoir démarré leur carrière dans le giron de l’Etat : 35 % sont ainsi passés par la haute fonction publique ou un cabinet ministériel, soit une proportion similaire à celle que nous observions en 2007. Comme si trente ans après la première vague de privatisations, un passage dans les hautes sphères de l’appareil d’Etat était toujours aussi utile pour être parachuté à la tête d’une grande entreprise. « Il n’y a pas d’autres pays où l’Etat joue un tel rôle dans la formation des élites économiques », observe Catherine Comet, sociologue à l’université de Lille.
35 % des drigeants du CAC sont ainsi passés par la haute fonction publique ou un cabinet ministériel, soit une proportion similaire à celle que nous observions en 2007
Reste à évaluer les effets de cette endogamie persistante à la tête des grandes entreprises françaises. La culture du réseau qu’elle produit dans les états-majors et les conseils d’administration facilite sans doute, pour les entreprises concernées, l’accès à des informations précieuses pour leur activité. Toutefois, ce mode de sélection des élites est aussi souvent rendu responsable du mauvais climat qui règne à l’intérieur des entreprises, notamment parce qu’en bloquant la promotion interne, il crée de la frustration auprès des cadres dépourvus du bon diplôme et écarte ainsi de fait de nombreux talents. Ce qui, in fine, peut entacher leur performance. En tout cas, comme le souligne Pierre François, sociologue et directeur de recherche au CNRS, une chose est sûre concernant ces élites : « Elles ont au minimum un intérêt commun, celui d’augmenter leur rémunération."