Les énergies fossiles : quand la finance responsable mobilise !
L’investissement socialement responsable est plus souvent qu’autrement associé à des organisations (fonds en développement durable, institutions de finance solidaire, fonds éthiques...) qui dialoguent patiemment avec des entreprises en mettant de l’avant des demandes pour le respect de l’environnement et/ou le respect des normes internationales du travail pour ne donner que ces deux exemples. Mais l’investissement socialement responsable peut aussi être une mobilisation pour désinvestir de certaines multinationales. C’est notamment le cas dans le secteur très controversé des énergies fossiles. Notre collaborateur, l’économiste et sociologue de l’IREC Gilles Bourque, relate trois expériences internationales pertinentes à cet égard. Tout simplement instructif !
Louis Favreau (Carnet de Louis Favreau)
D’après le bulletin annuel de l’Organisation météorologique mondiale (OMM) sur les gaz à effet de serre, la teneur de l’atmosphère en GES a atteint un nouveau pic en 2013, en raison de la hausse accélérée des concentrations de dioxyde de carbone. Pour l’OMM, la nécessité d’une action internationale concertée devient plus qu’urgente.
En 2013, la concentration de CO2 dans l’atmosphère représentait 142% de ce qu’elle était à l’époque préindustrielle (1750), et celles du méthane et du protoxyde d’azote respectivement 253% et 121%. Les observations effectuées par le réseau de la Veille de l’atmosphère globale (VAG) de l’OMM révèlent que le taux d’accroissement du CO2 atmosphérique entre 2012 et 2013 représente la plus forte augmentation de la période 1984-2013. Des données préliminaires laissent supposer que cela pourrait être dû à la réduction des quantités de CO2 absorbées par la biosphère terrestre alors que les émissions de ce gaz continuent de croître. En effet, l’océan absorbe aujourd’hui environ le quart des émissions totales de CO2 et la biosphère un autre quart, limitant ainsi l’accroissement du CO2 atmosphérique. Or l’absorption du CO2 par les océans pose problème : le rythme actuel d’acidification des océans semble en effet sans précédent depuis au moins 300 millions d’années, selon les résultats d’une étude, diminuant ainsi sa capacité d’absorption du CO2.
« Le bulletin sur les gaz à effet de serre fournit aux décideurs des éléments scientifiques sur lesquels ils peuvent s’appuyer. Nous possédons les connaissances et nous disposons des leviers nécessaires pour prendre des mesures visant à limiter à 2°C l’augmentation de la température et donner ainsi une chance à notre planète tout en préservant l’avenir des générations futures. Plaider l’ignorance ne peut plus être une excuse pour ne pas agir »
a fait valoir Wendy Watson-Wright, Secrétaire-exécutive de la Commission océanographique intergouvernementale de l’UNESCO.
Dans un tel contexte de constats scientifiques sans ambigüité, alors que les entreprises pétrolières continuent dans un aveuglement suicidaire pour la planète à développer toujours plus leurs projets de développement, il m’apparaissait pertinent de faire la lumière sur les campagnes de désinvestissement dans les énergies fossiles qui sont en voie de prendre une ampleur sans précédent dans les années à venir.
Je dis « sans précédent », mais ce n’est pas tout à fait juste. Les campagnes actuelles de désinvestissement des entreprises liées au secteur de l’énergie fossile, qui prennent de l’ampleur parmi les activistes de la finance responsable et des mouvements écologistes, peuvent être comparées avec celles de la lutte contre l’apartheid. Dans la courte histoire de la finance responsable, c’est en effet dans les années 1970 et 1980, avec la mobilisation autour de la lutte contre l’apartheid en Afrique du Sud, que ce mouvement de financiers activistes prend son véritable envol à l’international. La finance responsable sort du territoire étasunien où elle était restée confinée et se répand en Grande-Bretagne où les liens avec l’Afrique du Sud sont évidents, puis sur le continent européen. La campagne anti-apartheid a joué sur deux tableaux : d’une part, une approche d’engagement, où les placements dans les entreprises devaient servir à changer les conduites de ces dernières, en particulier en faisant en sorte qu’elles deviennent des acteurs de réforme du régime de l’apartheid, en appliquant de façon volontaire des politiques d’emploi non discriminatoires ; d’autre part, une approche punitive de rejet de certains placements dans les entreprises qui refusaient toutes réformes, qui se faisaient complice du régime.
Ce premier pas sur le plan international a rapidement servi de modèle pour étendre le mouvement des placements responsables à d’autres causes, en particulier à celle de l’environnement. Alors que plusieurs craignaient que le mouvement de la finance responsable ne s’effondre avec la fin de l’apartheid en Afrique du Sud, celui-ci a au contraire connu un nouveau souffle avec la cause environnementale qui s’est progressivement imposée comme l’un des critères dominants des fonds éthiques. Mais dans le contexte actuel d’urgence climatique, il semble que le moment serait venu d’agir de façon plus contraignante que le font actuellement les fonds éthiques dont les pratiques dans le secteur de l’énergie relèvent principalement du tamisage positif (ou de la politique de la carotte), choisissant les placements sur la base des meilleurs du secteur. Devant la catastrophe climatique et financière que représente la bombe à retardement du secteur des énergies fossiles, plusieurs activistes croient qu’il est temps de faire le choix du désinvestissement (de la politique du bâton), comme ce fut le cas pour les entreprises récalcitrantes qui refusaient d’agir contre le régime raciste d’Afrique du Sud.
C’est exactement ce qu’a dit l’ancien vice-président étasunien Al Gore, s’exprimant à Harvard pour rendre hommage à un groupe d’étudiants œuvrant pour que leur université procède à la vente de ses placements dans des entreprises de combustibles fossiles, comparant leurs efforts à la campagne de désinvestissement qui avait contribué à mettre un terme à la politique d’apartheid. Bien que les lignes de division soient moins claires qu’elles ne l’étaient à l’époque de l’apartheid, explique Al Gore aux étudiants de Harvard, l’émission importante et continue de quantités élevées de GES sert, aujourd’hui comme hier en Afrique du Sud, les intérêts d’une oligarchie au détriment de la majorité. Le comportement de cette oligarchie consiste à ignorer les populations les plus pauvres de la planète, ainsi que tous ceux qui vivront un jour sur Terre au cours des siècles à venir.
« Quand Nelson Mandela est venu aux USA après sa sortie de prison, ce n’est pas à la Maison Blanche qu’il est venu en premier, mais en Californie pour remercier les étudiants de l’Université qui avaient aidé à désinvestir l’équivalent de 3 milliards de dollars d’actifs de holdings en Afrique du Sud », rappelait Bill McKibben en 2012, lors du lancement de la campagne « Go Fossil Free ». Un an plus tard, quelques 300 groupes locaux se sont déployés sur les campus étasuniens, avec une demande commune : que leur université cesse d’investir dans les compagnies de charbon, de gaz ou de pétrole, parce qu’elles cherchent à extraire toujours plus d’énergie fossile, ce qui contribue au réchauffement climatique.
« Il est moralement condamnable de faire des profits en investissant dans des entreprises qui créent la crise climatique », martèle lesite 350.org, qui fédère ces groupes locaux. Sur les campus, ‘Go fossil free’ cible les fonds de dotation des universités, alimentés par les dons des riches philanthropes : 30 milliards $ pour Harvard et 21 milliard $ pour Yale. Jusqu’à récemment, seule une poignée de petites universités ont suivi l’appel de 350.org. Elles se sont engagées à cesser tout achat d’actions d’une des 200 principales compagnies d’énergie fossile, et à désinvestir d’ici 5 ans - ou au moins à examiner la question.
Bien qu’il s’agit avant tout d’une lutte symbolique, puisqu’une infime partie des fonds de dotation sont investis en actions (et bien peu dans le secteur des énergies fossiles), le but est de pousser l’industrie fossile à la « banqueroute politique », selon McKibben, activiste devenu célèbre depuis sa lutte contre le pipeline Keystone XL. Et effectivement, la lutte commence à gagner en visibilité : ainsi, 17 fondations américaines, pesant 1,8 milliard de dollars ont annoncé qu’elles vont éjecter de leurs actifs financiers les entreprises d’énergie fossile. Ces fondations (Russell Family Foundation, Educational Foundation of America, John Merck Fund) sont de petite taille, mais additionnées, leur poids en fait le plus gros collectif à avoir opté pour le « divestment commitments ». À la fin 2013, des dizaines de villes, d’organisations religieuses, de collèges ou d’universités avaient déjà signé un tel engagement (voir la mise à jour des engagements sur le site de Go fossil free). Mais en 2014 le mouvement a été amplifiée après que l’Université de Stanford et le World Council of Churches aient opté pour le désinvestissement, et que des appels de financiers pressent les investisseurs institutionnels à se méfier de la « bulle carbone ».
Enfin, cerise sur le gâteau à l’occasion de la grande marche sur le climat du 21 septembre dernier, pour appuyer l’initiative du secrétaire-général des Nations-Unies, Ban Ki-moon, la fondation des frères Rockefeller, créée par les héritiers du baron du pétrole et fondateur de la Standard Oil, qui allait devenir ExxonMobil, annonçait qu’elle retirait tous ses actifs du secteur des énergies fossiles. Dorénavant, tout devient possible.