Cultivée en intensif, la terre s'épuise. Comment tous nous nourrir alors que nous serons bientôt neuf milliards? Le bio peut-il répondre à nos besoins? Est-il vraiment meilleur pour la santé et plus goûteux? Deux spécialistes nourrissent notre réflexion. (Clés)
Comment définir le bio?
Hervé Guyomard : Entre les deux extrêmes que sont un système dit intensif usant abondamment d’engrais minéraux et de traitements chimiques, et une agriculture biologique qui s’interdit ces substances, il existe un continuum : différents types d’agriculture raisonnée qui cherchent à en minimiser l’emploi. L’agriculture biologique, elle, recourt systématiquement à des méthodes alternatives, par exemple le désherbage mécanique ou la lutte biologique via l’introduction d’ennemis naturels des ravageurs des cultures. Cette méthode-ci peut poser problème dès lors qu’elle perturbe l’écosystème.
Philippe Desbrosses : Il existe une confusion dans la définition de « produit bio ». Celui-ci est incontestablement cultivé selon un cahier des charges qui exclut les intrants chimiques. Mais cette appellation implique aussi une approche globale de l’agriculture. Pour moi, un raisin qui vient du Chili ne peut pas être bio, même s’il a été cultivé selon le cahier des charges. Réalise-t-on son coût en CO2 et ses conséquences sur l’effet de serre ? Sait-on que, parfois, des mercenaires ont produit ce bio destiné à l’exportation au détriment de leurs propres populations ? Le bio implique une réimplantation des agricultures locales ou vivrières : c’est à cette condition que notre avenir alimentaire sera sécurisé.
Est-il meilleur pour la santé?
Philippe Desbrosses : C’est une question de bon sens : si le bio est meilleur pour l’environnement, il est, logiquement, meilleur pour la santé de ceux qui y vivent. Les études épidémiologiques montrent que les carences des sols se répercutent sur les plantes et les animaux. Certes, des produits de l’agriculture intensive ont les qualités requises quand ils sont produits sur des sols équilibrés, mais on sait que les produits cultivés en harmonie avec la terre, sans adjonction de produits toxiques ou chimiques, sont meilleurs pour ceux qui les consomment. Des études ont prouvé qu’il y a jusqu’à plus de 25 % de micronutriments dans les produits bio, et que le lait des vaches qui pâturent sur les alpages est bien plus riche en oméga 3 et en flaveurs. L’autre jour, j’ai commandé un sandwich au poulet dans le TGV. J’ai conservé l’étiquette, invraisemblable avec 20 additifs ! Avec ce type de nourriture, l’empoisonnement n’est pas brutal, mais la répétition ne peut pas être sans conséquences. On voit bien l’épidémie de cancers à l’heure actuelle…
Hervé Guyomard : Ce sujet fait l’objet de controverses. Que l’agriculture biologique ait des effets environnementaux positifs est démontré et admis. En revanche, la recherche ne permet pas d’affirmer que la consommation de bio aurait un effet positif significatif sur la santé. La relation entre alimentation et santé dépend d’un ensemble de facteurs, dont la quantité totale ingérée, les apports en glucides, lipides et protides, l’importance des fibres, fruits et légumes, l’activité physique et le style de vie. Or, très souvent, les fidèles du bio ont un mode de vie plus sain. Il faut aussi noter qu’il est possible d’enrichir la composition du lait conventionnel en oméga 3, par exemple en donnant des tourteaux de lin aux vaches.
Produire bio coûte-t-il plus cher?
Philippe Desbrosses : Il n’y a pas de raison qu’il coûte plus cher, si ce n’est l’injustice des aides et des subventions publiques : 12 milliards d’euros
distribués à 15 ou 20 % des acteurs de l’agriculture intensive, et pas nécessairement à ceux qui en ont le plus besoin. Le fait qu’il y ait davantage de main-d’œuvre n’explique pas le différentiel, d’autant que le prix des ressources fossiles, en particulier du pétrole, se répercute sur l’agriculture intensive.
Par ailleurs, on prétend que les faibles rendements du bio en augmentent les prix. En décembre 2010, Olivier de Schutter, rapporteur des Nations unies pour le droit à l’alimentation, publiait un rapport fracassant. S’appuyant sur 286 études réalisées par l’université d’Essex, sur 37 millions d’hectares bio dans le monde, il a affirmé que ce mode d’agriculture permettrait, en dix ans, de doubler la production de nourriture. Je confirme que c’est possible : à Madagascar, de petits riziculteurs ont quintuplé leurs récoltes, sans engrais, pesticides ou semences améliorées, et avec 100 fois moins d’eau et 10 fois moins de semences. Ils ont simplement découvert que le riz n’est pas une plante aquatique : privé d’eau au stade du tallage, il produit bien plus de tiges ! Au Cambodge, 100 000 riziculteurs travaillent selon cette technique, soutenue par le Pnud (Programme des Nations unies pour le développement) comme l’une des voies de la lutte contre la pauvreté.
Hervé Guyomard : Oui, le bio coûte plus cher. Il y a trois raisons principales à cela : des rendements plus faibles, des besoins en travail plus élevés et des circuits de commercialisation plus étroits. La question des rendements est controversée : on trouvera autant d’études de cas qui vont dans un sens que dans l’autre. Néanmoins, les synthèses de la littérature scientifique concluent que les rendements de l’agriculture biologique seraient de 15 à 20 % plus faibles, avec de fortes variations selon les produits et les régions. En Europe de l’Ouest, où les rendements de l’agriculture intensive sont élevés, la différence peut être grande. Dans certains pays du Sud, déficients en fertilisants, le bio peut en revanche se révéler plus productif. Des rendements moindres en Europe impliquent des coûts plus élevés (il faut plus de terres pour produire les mêmes quantités). Outre cette différence de productivité à l’hectare, le prix plus élevé du bio s’explique aussi par le fait qu’il demande davantage de main-d’œuvre et par des circuits de commercialisation encore modestes bien qu’en progression.
Plus de bio, moins de viande?
Hervé Guyomard : Le développement de l’agriculture biologique n’implique pas une suppression de la viande. Certes, réduire les consommations excessives de produits carnés peut être bénéfique pour la santé. Mais les productions animales présentent aussi des avantages. Les ruminants broutent sur des espaces dont certains ne peuvent pas être mis en culture, et leurs déjections sont des fertilisants organiques de valeur. Sur le milliard de personnes qui souffrent de la faim, 75 % sont des paysans sans terres. Les animaux sont un élément essentiel de leur patrimoine et de sécurisation de leurs revenus. Enfin, n’oublions pas que les produits animaux sont une source de protéines de grande qualité.
Philippe Desbrosses : Le développement du bio fera inéluctablement baisser la consommation de viande. L’engagement bio est, en général, une démarche globale, un courant philosophique qui tend à la sobriété. Ceux
qui prennent cette voie réfléchissent sur l’avenir du monde, sur le rôle qu’ils peuvent y tenir. Ils constatent des excès, se passent parfois de viande ou ont en tout cas un régime plus équilibré. Cela va de pair avec un changement de comportement, y compris social : on n’est plus dans la violence de la compétition, mais dans l’intelligence de la coopération. On est dans la recherche de la meilleure attitude pour que la vie sur cette planète continue.
Le bio a-t-il plus de goût?
Philippe Desbrosses : Mes anciennes variétés de tomates éblouissent les papilles ! Donneraient-elles le même résultat en intensif ? Je ne le crois pas. Même chose pour mes poules rustiques aux pattes vertes et aux œufs succulents. Les produits naturels sont incontestablement plus savoureux, ils contiennent moins d’eau, ils ont donc davantage de goût.
Hervé Guyomard : On dit souvent que notre alimentation a moins de goût qu’hier. Notons d’abord que l’alimentation, du moins pour ceux qui y ont accès sans contraintes, n’a jamais été aussi diversifiée. Le goût d’un produit dépend pour une large part de la variété végétale ou de la race. Les critères de sélection retenus jusqu’à présent ont privilégié la stabilité des rendements ou l’homogénéité des biens produits. Il faudrait mieux prendre en compte les caractéristiques liées au goût dans les critères de sélection et d’amélioration des espèces, des variétés et des races.
Quelles agricultures pour demain?
Hervé Guyomard : L’agriculture doit évoluer en étant à la fois productive, compétitive, respectueuse de l’environnement, économe en eau et en énergies fossiles. Des ruptures sont nécessaires. Dans cinquante ans, serons-nous au tout bio ? Je pense plutôt que coexisteront différents systèmes agricoles et alimentaires adaptés à une diversité de situations, aussi bien en termes de conditions de production que de demandes des consommateurs. On pourra nourrir 9 milliards d’individus en 2050 en agissant sur un ensemble de leviers : en réduisant la consommation excessive dans les pays développés, en ne généralisant pas ce mode de consommation à toute la planète, en diminuant les gaspillages (sur quatre yaourts achetés, un Britannique n’en mange que trois !), en augmentant la production et en limitant les pertes à la sortie du champ dans les pays en développement.
Parallèlement, il faudra résoudre le problème de l’accès à la nourriture par la sortie de la pauvreté, le développement économique des pays pauvres et un meilleur partage des richesses, entre pays comme à l’intérieur des pays.
Philippe Desbrosses : L’extravagance du modèle actuel ne peut pas se perpétuer. La raréfaction des ressources fossiles, sur lesquelles repose entièrement le modèle intensif, va nous ramener au bio. Ce retour répondra aussi à l’exigence actuelle de création d’emplois. En France, avant la Seconde Guerre mondiale, 34 % des actifs étaient agriculteurs ; ils ne sont plus que 4 %. Il ne s’agit pas de tous redevenir paysans, mais on ne pourra pas préserver l’environnement si nous ne revenons pas plus nombreux au chevet de la terre pour la sauver et l’entretenir, et pour produire de la nourriture. Les gens reviendront à l’agriculture quand ils auront faim, et il me semble indispensable de parvenir, dans un premier temps, à 10 % d’agriculteurs pour devenir autosuffisants, cesser d’être vulnérables à une pénurie alimentaire probable. Je sens un retournement, bien qu’encore marginal. J’ai 34 stagiaires dans ma ferme-école, mais il manque encore la reconnaissance sociale qui encouragera le retour à la terre.
Né en 1958, Hervé Guyomard est ingénieur agronome, également formé aux statistiques et docteur en sciences économiques. Il entre à l’Inra (Institut national de la recherche agronomique) où il est chercheur, spécialiste de la modélisation de l’agriculture et des politiques agricoles. Ses travaux portent notamment sur le « découplage » des subventions européennes (qui ne sont plus proportionnelles aux quantités produites) et la prise en compte d’objectifs environnementaux dans la PAC (Politique agricole commune). En 1998, il rejoint la direction de l’Inra, d’abord au titre de chef du département « Economie et sociologie rurales », puis comme directeur scientifique. Il assure la responsabilité des recherches du secteur « Agriculture ».
Né en 1941, Philippe Desbrosses grandit à la ferme, en Sologne. A 20 ans, écartelé entre tradition et modernité, il se lance dans les études et devient docteur en écologie. A partir de 1973, sa vie se joue sur deux plans : il reprend l’exploitation familiale et en fait la ferme-pilote Sainte-Marthe, où plus de 1 000 personnes se sont formées à l’agriculture bio ; et il représente aussi le mouvement bio auprès de l’Etat et de l’UE, notamment en tant que président de la commission nationale du label AB, jusqu’en 2007. Organisateur des Entretiens de Millançay depuis 1992, il écrit de nombreux livres, dont
-« Nous redeviendrons paysans » (Alphée, 2007) et
-« Médecines et alimentation du futur » (Le Courrier du livre,2009)