Face à un tel bilan, l’essor de l’agriculture bio, dont le cahier des charges interdit les pesticides et les engrais de synthèse , n’est pas surprenant. Elle est passée de 1,9 % de la surface agricole en 2002 à 4,9 % en 2015. Cela reste en dessous de la moyenne européenne (6,2 %) et loin derrière l’Italie (12 %), la Suède (17 %) ou encore l’Autriche (21 %), mais la dynamique est solide. Elle est entretenue par la forte demande des consommateurs (+ 15 % sur un an en 2015, + 20 % estimés pour 2016), les préoccupations des producteurs et l’intérêt des collectivités territoriales . Le bio est en effet un facteur de développement local, la production nationale couvrant les trois quarts de la demande. Quant aux importations, leur concurrence est limitée: il s'agit pour moitié de produits tropicaux.
Mais est-il réaliste d’imaginer une ferme France à 100 % bio ? Ce mode de production réclame plus de travail humain qu’en agriculture conventionnelle (2,4 équivalents temps plein, contre 1,5 par exploitation en moyenne). Ce grand avantage au regard de l’emploi explique aussi en bonne partie des coûts plus élevés, qui se répercutent sur les prix au consommateur. Les écarts entre produits non bio et bio (de l’ordre de 20 % à 30 % en plus), qui rendent le bio peu abordable pour beaucoup de foyers, doivent cependant être relativisés. Cuisiner des produits de base bio et réduire la part de la viande au profit des légumineuses ne coûte pas forcément plus cher que de remplir son panier de plats préparés et de boissons sucrées. Par ailleurs, gonfler les marges devient plus difficile pour les distributeurs au fur et à mesure que la production bio se banalise et se répand dans des canaux multiples et concurrents.
Les bas coûts auxquels parvient l’agriculture conventionnelle n’intègrent pas ses "externalités" sociales, environnementales et sanitaires, largement négatives
Il faut également s’interroger sur la part de l’alimentation dans le revenu des ménages, passée de 28 % en 1960 à 17 % aujourd’hui. Les bas coûts auxquels parvient l’agriculture conventionnelle n’intègrent pas ses "externalités" sociales, environnementales et sanitaires, largement négatives et assumées in fine par la collectivité. Ainsi, selon une étude du ministère de l’Environnement, les pollutions par les engrais azotés et les produits phytosanitaires coûteraient chaque année entre 0,9 et 2,9 milliards d’euros, selon les hypothèses de calcul retenues5. Inversement, plusieurs expériences locales en Europe ont montré qu’il était possible de diviser par 2,5 à 7 le coût de potabilisation de l’eau par les collectivités en réduisant la pollution à la source, notamment via l’obligation de pratiquer l’agriculture biologique dans les zones de captage. Toutes les "externalités positives" de l’agriculture bio - intensité en emplois, protection de l’environnement et de la santé publique - sont cependant peu intégrées dans les calculs des décideurs.
Reste la question des capacités productives. En bio, les rendements sont, par nature, moindres qu’en agriculture conventionnelle, de l’ordre de 20 % en moyenne mondiale, avec d’énormes disparités selon les cultures et les situations. Dans les pays en développement, ces écarts sont en règle générale faibles, du fait de pratiques culturales peu intensives. Dans les zones où les rendements sont très bas, comme en Afrique sahélienne, il est donc assez facile, sur un plan technique, de les doubler ou de les tripler sur des bases agro-écologiques.
Tout autre est la situation des pays riches, dont les performances agricoles reposent largement sur la chimie. En France, les rendements d’un blé peuvent varier du simple au double selon qu’il est bio ou non. En outre, la cohérence voudrait que l’on renonce à "exporter les externalités". Autrement dit, il faudrait cesser de nourrir les animaux à partir de soja importé dans la mesure où ces importations induisent des atteintes socio-environementales dans les pays producteurs. De même, il faudrait interdire le "biodiesel" issu de l’importation d’huile de palme gagnée sur la forêt tropicale, alors que décarboner l’économie française va nécessiter d’accroître les usages non alimentaires de l’agriculture, tout en préservant l’espace forestier domestique.
Pour les experts de l’association Solagro, à l’horizon 2050, 45 % de la production agricole française pourrait être bio au sens strict
Compte tenu de ces paramètres, le scénario Afterres 2050, réalisé par les experts de l’association Solagro, juge qu’à l’horizon 2050, 45 % de la production agricole française pourrait être bio au sens strict. Et 45 % provenir de l’agriculture dite "intégrée", qui repose au maximum sur les moyens biologiques, mais n’interdit pas un recours marginal aux produits chimiques. Arriver à ce résultat suppose cependant une baisse conséquente de la place de la viande dans le régime alimentaire des Français, l’élevage étant un grand dévoreur d’espaces agricoles pour nourrir les animaux. "L’assiette Afterres" comprendrait donc plus de céréales, de légumineuses, de fruits et légumes... et pas loin de deux fois moins de viande et de produits laitiers qu’en 2010.
Bénéfique pour la santé publique, face à la montée de l’obésité et des maladies cardiovasculaires, un tel scénario est aussi favorable pour l’eau, les sols, la biodiversité et donc la sécurité alimentaire à long terme. Comme il le sera également pour le climat avec une division par deux des émissions liées à l’agriculture (qui représentent 19,7 % des émissions du territoire français, l’élevage comptant à lui seul pour 9,4 %). Un tel scénario n’est pas absurde : c’était en gros le régime alimentaire des Français au milieu des années 1950.
Notes:
1-Celles dont la production brute est supérieure à 25 000 euros. Elles représentent 97 % de la production, 93 % de la surface agricole et 74 % des exploitations.
2. "Rapports présentés par la Commission des comptes de l’agriculture. Session du 13 décembre 2016", Agreste, Les dossiers n° 38, février 2017. Accessible sur bit.ly/2pfmwdA
3. "Note de suivi 2016. Ecophyto. Réduire et améliorer l’utilisation des phytos", janvier 2017. Accessible sur bit.ly/2qWktsc
4. "Concentration en nitrates d’origine agricole dans les cours d’eau et les eaux souterraines", EauFrance, Bulletin n° 5, 2016. Accessible sur bit.ly/2pqd4Q4
5. "Les pollutions par les engrais azotés et les produits phytosanitaires : coûts et solutions", Commissariat général du développement durable, Etudes & documents n° 136, 2015.