Des allées d’immenses hangars en tôle d’un côté, un parking où vont et viennent d’innombrables semi-remorques de l’autre… Au petit matin, le marché international de Rungis, qui nourrit 18 millions de personnes, est un frigo géant. Encore plus avec ce petit courant d’air glacial qui traverse les entrepôts en permanence.
Dans l’un d’entre eux, au pavillon "Fruits et Légumes", la lumière est blafarde et il n’y a presque personne, car le lundi, beaucoup de magasins sont fermés. La plupart des commerçants ne viendront que le lendemain.
Pourtant, il règne une ambiance amicale, presque familiale, entre les grossistes, caristes et autres préparateurs de commandes qui font vivre ce marché, le M.I.N (Marché à intérêt national), comme on l’appelle ici. Tout le monde se sert la main, se tutoie et s’appelle par son prénom.
Vers 7h30, Arnaud Langlais passe voir certains d’entre eux, des habitués depuis plus de cinq ans. Aujourd’hui, il a besoin de carottes et de pommes de terre, notamment. Yves prend sa commande. "On s’arrange. C’est une relation de confiance", dit-il. Plus loin, Arnaud demande à Alain: "T’as du légume, sinon?" Etrange de demander cela à un grossiste en fruits et légumes! Mais Arnaud n’est pas un client comme les autres.
Il coordonne Le Potager de Marianne, un chantier d’insertion créé en 2008 et géré par l’Association nationale pour le développement des épiceries solidaire (ANDES). A la différence des banques alimentaires, les épiceries solidaires ne distribuent pas gratuitement les produits, mais les vendent à bas prix.
Installé au cœur du marché, Arnaud récupére les fruits et légumes invendus ou un peu abîmés des grossistes volontaires, et en achète aussi à prix négociés. Ces légumes sont destinés aux épiceries solidaires et aux acteurs de l’aide alimentaire en Île-de-France: de la petite association au géant Les Restos du Cœur. Une façon, donc, d’allier lutte contre le gaspillage, insertion professionnelle et aide alimentaire pour les plus démunis.
Ici, les quantités sont gargantuesques: en 2013, 840 tonnes de fruits et légumes (dont 320 tonnes issues de la récupération) ont été redistribuées. Les Restos du Cœur vont commander 200 tonnes de denrées à eux seuls, pendant leur campagne d’hiver 2013-2014. Les produits sont revendus 70 centimes d’euro le kilo (50 centimes pour les pommes de terre, oignons, carottes) et 30 centimes s’ils proviennent du "tri", des produits donnés.
Cette participation permet à l'association de s'autofinancer à hauteur de 30% (une condition pour être qualifié de chantier d’insertion). Pour le reste, elle perçoit des aides de l’Etat et des collectivités territoriales, ainsi que des fonds privés grâce à des fondations d’entreprises.
Les commandes effectuées, Arnaud retourne au chantier d’insertion à deux minutes en voiture. Ces 1200 m2 d’entrepôts et chambres froides s’insèrent dans cette grosse machine de 600 hectares qu’est Rungis. En plus des six employés permanents, 24 salariés sont en insertion. Ils restent en moyenne dix à onze mois. Ils doivent en outre effectuer 105 heures de formation (premiers secours, saisie d'informations, normes sanitaires, permis chariot et nacelle, etc.).
"On a besoin de recruter en permanence, car, dès qu’une personne trouve du travail, il faut la remplacer. Notre mission ici, c’est que les gens ne soient que de passage, explique Arnaud. Les critères de recrutement ne vont pas du tout être les mêmes qu’en entreprise. On ne recrute pas en fonction des compétences, mais plutôt en fonction de leur envie d’aller de l’avant, de leur volonté de retourner sur le marché du travail."
Ces personnes sont éloignées de l’emploi mais accumulent d’autres difficultés liées à la santé, au logement ou à la situation administrative. "Cela peut être des gens qui viennent d’arriver en France et qui ne savent pas trop parler français ou encore des femmes seules qui ont élevé leurs enfants et qui, au bout de dix ans d’inactivité, ont envie de se remettre sur le marché du travail…", poursuit Arnaud.
Dans l’atelier, les employés en blouse et chaussures de sécurité trient les légumes invendus et préparent les commandes. En effeuillant des poireaux, Raivo, très joviale et avenante, raconte son histoire. Cette Malgache de 44 ans ne pensait pas parler assez bien pour répondre à mes questions. Mais après quelques minutes, elle se dévoile enfin.
Le sourire aux lèvres, toujours, elle explique qu’elle a construit son projet professionnel avec Emilie, chargée d’insertion au Potager de Marianne: "Je veux faire préparatrice de commande." Elle doit aussi commencer une formation au logiciel Excel, dans un Greta, une école pour adultes. Après avoir travaillé des années dans la restauration, avec des horaires peu adaptés à sa vie de famille, elle a traversé deux années de chômage, puis "accumulé les petits CDD dans la restauration". "Au bout d’un moment, on en a marre", raconte-t-elle, un peu lasse. "On se demande ce qu’on va devenir."
"Ce chantier d’insertion m’a permis de me remettre sur les rails. Je me lève le matin et j’ai quelque chose à faire. Je me projette dans l’avenir. Et puis, ici, on s’occupe de nous, ça me redonne espoir, insiste-t-elle. Je vois Emilie une à deux fois par semaine pour suivre mon projet professionnel et tous les mois, on revoit mon CV et on fait des lettres de motivations. Puis j’envoie des candidatures quand il y a des offres. Et là, on me répond, même si c’est pour me dire non. Avant, ça n’arrivait jamais. J’étais déçue tout le temps."
Quant à Céline, ici depuis octobre 2013, elle veut créer sa propre entreprise de nettoyage. Eloignée de l’emploi, elle a suivi une formation à l’Ifocop, organisme de formation professionnelle qui a une antenne au sein même du marché de Rungis. Elle ne mâche pas ses mots lorsqu’elle évoque cet épisode: "Ça ne m’a servi à rien. On nous apprenait rapidement comment monter une entreprise et on faisait du français, des maths… Franchement c’était niveau CP. C’était vraiment un truc pour faire baisser le nombre de chômeurs", poursuit-elle.
Tous ont vécu, d’une façon ou d’une autre, l’exclusion sociale. Alors, pour eux, travailler dans un lieu qui récupère des denrées pour aider les plus démunis fait sens. Ce chantier a beaucoup inspiré Birama, par exemple. Ce Sénégalais qui vit en France depuis des années va bientôt arriver à la fin de son contrat de deux ans. Il est fier de parler de son projet: "Je veux créer une sorte de Restos du Cœur au Sénégal, avec le même système qu’ici, et travailler avec les agriculteurs. Il y a tellement de gâchis de fruits dans mon pays. Il y a du travail!"
Des progrès, il y en a encore à réaliser à Rungis contre le gaspillage alimentaire. Malgré les centaines de tonnes de déchets organiques par an, "il n’y a toujours pas de système pour faire du compost", détaille Arnaud, qui possède un master en gestion des déchets.
Et puis, même si les grossistes ont intérêt à donner leurs surplus au Potager de Marianne (car ils sont exonérés de la taxe sur les déchets) seule une quarantaine d’entre eux (sur environ 200) travaillent avec le chantier d’insertion, dont seulement une dizaine de réguliers! Si chacun participait, des volumes encore plus importants de nourriture pourraient être sauvés chaque année.
L’activité du chantier d’insertion n’est donc pas prête de désemplir. D’autant plus qu’en dehors d’une association qui récupère des poissons, Les Paniers de la mer, il s’agit de la seule structure de ce genre à Rungis. Par ailleurs, l’ANDES a aussi développé ce système sur le marché de gros de Marseille, Perpignan et Lille. Seul hic, d’après Arnaud, on achète en moyenne à un euro le kilo. "On vend donc à perte. Ce n’est pas un modèle économique viable."
En France, alors que 3,5 millions de personnes bénéficient de l’aide alimentaire, le gaspillage alimentaire d’un bout à l’autre de la chaîne, représente 150 kg par Français chaque année.
