Liberté pour qui au fait ? Du vieux continent au nouveau monde, on se garda bien d’inclure les femmes dans l’affaire, sauf de manière extrêmement temporaire en France, jusqu’à ce que Bonaparte se mêle de légiférer… On peut parler de « totalitarisme de la raison ».
Les Pères Fondateurs qui voulaient « recommencer le monde » produisirent d’admirables textes qui oubliaient tout simplement les esclaves et les femmes. Que l’on parle de « Liberté, Egalité, Fraternité » ou bien de « La Vie, la Liberté, la Recherche du Bonheur » la déclinaison des tryptiques est blanche et masculine.
Ces principes aboutiront toutefois à des fonctionnements différents du simple point de vue des libertés : au vieux continent l’Etat uniformisateur et égalisateur, au nouveau monde l’individu se méfiant de l’Etat et comptant d’abord sur lui-même. Avec l’appui permanent de la religion, force structurante et omniprésente : les Etats Unis restent aujourd’hui la société la plus religieuse de l’Occident. Sa mise à distance, « élément fondamental de la liberté » n’est toujours pas à l’ordre du jour, malgré les risques de débordements fondamentalistes.
Nicole Bacharan souligne aussi la contradiction qui oppose les idéaux déclarés et les réalités occultées… Le besoin collectif de fermer les yeux sur le massacre des Indiens, l’Esclavage. On était aussi libre… d’être esclavagiste. Ce fut le point de rupture entre le Nord et le Sud, la « Terreur » à retardement tant de fois différée par crainte de briser l’Union.
De liberté à libéral, il n’y a qu’un pas sémantique. Il fallut l’étalon « misère » et un arrêt de la Cour suprême en 1916 pour que les libres exploités puissent structurer des organisations de défense face aux libres exploiteurs.
Le projet « d’Empire de la liberté » de Jefferson accouchait dans la douleur. Et les sursauts ont été nombreux : de McCarthy au 11septembre… en passant par Martin Luther King, le Vietnam et les Néocons. Il a fallu attendre la crise actuelle pour qu’un état plus interventionniste et protecteur fasse beaucoup moins peur aux « hommes libres »
Troisième partie : En Terre d’Islam.
Abdelwahab Meddeb pose nettement le principe de l’islamisme contre la liberté.
Pour cela il revient aux sources, aux textes fondateurs et nous renvoie aux temps de la splendeur de l’islam des origines, creuset de progrès artistiques, scientifiques, philosophiques, l’islam de la reconnaissance des diversités culturelles et cultuelles, porteur d’un message universel. L’islam du livre, héritier et correcteur des précédents.
Il laisse délibérément de côté les prétextes habituels invoqués par les Frères musulmans (arrogance des occidentaux et colonialisme) ayant mené au rejet des Lumières et à un anti-occidentalisme virulent, pour examiner l’histoire musulmane elle-même.
Au XIXe siècle, de nombreux penseurs musulmans s’interrogeaient sur la supériorité technique, politique et économique de l’Europe et identifiaient le libéralisme politique, moral et économique comme étant le cœur de cette supériorité. Le danger de remise en cause des traditions arabes et islamiques par cette menace d’émancipation intellectuelle était grand.
« Les pourfendeurs de l’Occident partent du comportement profondément anti démocratique des Occidentaux à Alger, à Damas ou au Caire, pour invalider l’idée même de démocratie. Ils réduisent la rhétorique démocratique à un simple argument de domination. Que, dans les faits, les droits ne soient pas appliqués de manière universelle, cela discrédite selon eux l’idée même d’universalité des droits»
Et pourtant la question du libre-arbitre fut toujours centrale dans l’islam. On comprend mal alors comment on a pu passer d’une sphère religieuse le plus souvent adossée aux particularismes locaux (qu’ils soient indonésien, marocain ou autre…) et résultant d’une tension constitutive entre le local et l’universel, à un islam se voulant uniformisé, au nom d’une supposée « pureté originelle », s’attaquant en priorité aux représentants des différences et des pratiques vernaculaires (ainsi le FIS anéantissant les marabouts et autres cultes traditionnels en Algérie).
A propos du voile : « On est passé du voile traditionnel au voile idéologique. Auparavant, le voile à Djakarta ressemblait au sari quand la djellaba marocaine ne se voyait qu’au Maroc. Aujourd’hui, le voile qui s’est imposé est le même de l’Indonésie aux banlieues de Paris ou de Turin. Il n’a rien à voir avec la tradition. C’est un uniforme idéologique. »
Il regrette la démission des intellectuels dans le combat pour la liberté. Il fut un temps où Bagdad « dansait et chantait », où Grenade voyait l’explosion de la créativité en matière de mode, de cosmétique, de coiffure, où La Mecque voyait la tenue de salons artistiques, animés par des femmes… Tout ça pour finir en burqa !
Et que dire de Samuel Ben Nagrila, grand vizir juif de Grenade… au XI ème siècle…, de la famille Ben Shaprout, vouée à la fonction de Ministre des Affaires étrangères à Cordoue…
En islam, la liberté est toujours à venir : c’est dans le non-passage au libre arbitre véritable que se situe la défaillance. Et le triomphe de « Inch’Allah ».Abdewahab Meddeb avoue son pessimisme.
Pour conclure, André Glucksmann rit jaune aux récits du XX e siècle « émancipateur », au principe du « dopé à l’idéologie qui ne distingue plus le vrai du faux : il a gagné puisqu’il l’affirme. Dire c’est faire. La vie dans le mensonge continue, on mythifie la race au lieu de la classe, l’histoire sainte en complément de la marxiste. Poutine fait bénir les tanks qui vont raser Grozny, 200 000 morts pour asseoir la « verticale du pouvoir »…
« Le crime d’indifférence structure les sociétés de rhinocéros : doublement cuirassés contre le monde extérieur et contre son monde intérieur. Ni réaliste ni sentimental, l’euro-rhinocéros est du genre placide. Mais aucune SPA, fût-ce l’ONU ne saurait garantir la sauvegarde d’une espèce aussi myope, égoïste et savamment muette ».
Le livre comporte également une postface de Vaclav Havel, réécrite à partir de son discours du 21 décembre 1992, dix jours avant la partition de la Tchécoslovaquie. Et surtout une surprenante annexe : « Réfutation de la prophétie », par Abû Bakr Râzi (864-924), un plaidoyer pour la liberté d’une modernité décapante qui fera l’objet d’un autre billet."
Médiapart (16/02/2010)