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Le quotidien d'une visiteuse médicale (Julie WASSELIN)

2012   212 p.   21 €

  A l'heure des scandales liés à l'utilisation abusive de certaines molécules par les laboratoires pharmaceutiques essentiellement soucieux de transformer le malade en consommateur, Julie Wasselin révèle ce qu'elle a dû accepter pour gagner sa vie. Elle dépeint la visite médicale, profession décriée et mal connue, avec un humour teinté d une pointe de nostalgie, parce que tout n'a pas été noir...mais aussi, sans plus aucune illusion.
«Les médecins sont manipulés par nous, et nous par les labos»
 Mis à jour le 03-08-2013      Anne CrignonPar Anne Crignon

Julie Wasselin a longtemps parcouru la France pour vanter les mérites de médicaments dont elle ne savait pas grand-chose. Elle raconte aujourd'hui son métier de visiteuse médicale. Rencontre, et extraits de son livre.

Pendant vingt-cinq ans, elle a parcouru 300 kilomètres par jour à travers la Touraine comme visiteuse médicale. L'image de ce métier que Julie Wasselin, aujourd'hui retraitée, a quitté sans regret se dégrade à mesure que les scandales sanitaires dévoilent le rôle ambigu de ces lobbyistes professionnels auprès des médecins. De cette vie, «entre chauffeur routier et homme-sandwich», elle a fait un livre qui fait causer dans les milieux de l'information indépendante. Une VM qui balance à visage découvert? Le cas est unique. «Ce livre montre à quel point l'information délivrée est avant tout un argumentaire de vente», dit le docteur Philippe Nicot, porte-parole du Formindep.1

Longtemps les VM de Servier ont vanté les vertus amaigrissantes du Mediator. Ceux du laboratoire GSK ont «poussé» le Requip, sans rien savoir des dérives sexuelles parfois provoquées par ces antiparkinsoniens et d'autres ont promu les pilules «nouvelle génération» malgré le risque d'embolie pulmonaire.

«Les médecins sont manipulés par nous. Et nous, nous sommes manipulés par les labos, dit Julie Wasselin. On finit par s'en douter. Des choses transpirent. On fait du commerce avec la santé des gens. Si les patients savaient pourquoi ils avalent un médicament plutôt qu'un autre, ils tomberaient raides morts. S'ils savaient que c'est parce que j'ai apporté douze bouteilles de champagne...» Du petit labo danois auquel elle a appartenu, deux fois racheté dans le cadre des fluctuations boursières du marché pharmaceutique, elle tait le nom: «Au moins, on ne m'a pas envoyé raconter des salades.» En tout cas, elle veut le croire.

Elle avait 35 ans et plus de mari, deux jeunes enfants, un cheval, quelques meubles, une voiture et un van. Après un atterrissage d'urgence dans une maison pleine de courants d'air du bocage d'Indre-et-Loire, il lui faut un travail. Une petite annonce, un rendez-vous à la Défense, et elle signe pour le job. «J'avais le profil. On va au charbon, mais pour 3500 euros net, primes comprises.» Julie Wasselin doit prendre dès le lendemain la place d'une femme qui vient de se tuer sur le verglas. Chargée de présenter un mucolytique, elle lit dans le train du retour une épaisse documentation sur le crachat.

Dans les années 1980, il y a 7000 VM sur les routes de France, encore trop peu pour que les médecins se sentent harcelés. La «visite» se fait alors à l'improviste. Le VM se présente entre deux patients par le nom de son labo: «Bonjour. Sanofi», «Bonjour. Pfizer.» Vingt ans plus tard, ils sont 20.000 de plus, alors il faut prendre rendez-vous, depuis les cabines téléphoniques sur le bord des nationales, avec leur tablette grande comme une soucoupe à café pour poser son agenda.

Julie Wasselin raconte les repas de midi pris au volant de la R5 pour pouvoir «faire» six médecins par jour, toute la paperasse dans sa boîte aux lettres, les «visuels» qu'il faudra mettre sous le nez de chaque prescripteur, les argumentaires, «un bachotage permanent, tard dans la nuit. Répondre à une spécialiste qui s'interroge quand on n'a pas le centième de ses connaissances, ça a quelque chose de surréaliste».

Pénible aussi, les séminaires, «ce lavage de cerveau» où l'on doit rendre compte de ce qu'on a appris par cœur la veille, après un passage obligé en boîte de nuit. «Il faut faire jeune et beau même si on a le moral dans les chaussettes.» Et tous ces cadeaux à distribuer, des radiocassettes de ses débuts aux lecteurs DVD - «de l'achat de prescription», dit-elle.

Un jour, un généraliste de Blois lui a demandé si elle lui offrait une lampe ou un bureau. Elle n'est plus revenue. «Des médecins qui ont refusé un cadeau, j'en ai vu cinq en vingt-cinq ans j'ai eu envie de leur sauter au cou.» L'un d'entre eux, sosie de Lee Marvin, plutôt que de parler médocs, l'emmena chaque fois faire un flipper dans un bar au coin de sa rue.

Aujourd'hui, quand des «gens de la visite» viennent dormir chez elle, ils rapportent parfois des histoires de suicide. L'épuisement, Julie a connu elle aussi. «A la différence de ceux qui signent un contrat, nous, quand on a fini la visite, on ne sait pas si on a vendu ou pas.» Le labo, lui, sait. A la boîte près. Il y a des dépôts dans tous les départements, les pharmacies font remonter les chiffres. «Pour rien au monde, je ne voudrais refaire cela.»

Anne Crignon

 Extraits:

  (…) Venise, donc, pour toute une semaine !
Nous fûmes logés Riva Degli Schiavoni, quai des esclaves, à l'endroit même où on les «déchargeait». Je m'en souviendrai avec un sourire amer quand j'essaierai de vieillir dans ce job où, curieusement, les vieux n'existent pas... et que je ferai des pieds et des mains pour ne pas me faire débarquer avant la retraite, quand les méthodes-labo, au fil des ans, s'apparenteraient de plus en plus à celles des négriers.
Logés au Danieli... à proximité du palais des Doges, c'était inimaginable, c'était fou !
L'un des plus célèbres hôtels au monde, ancien palais des doges Dandolo dont l'un d'eux ramena de Constantinople les fabuleux chevaux qui veillent sur San Marco... où planent les fantômes de Sand et Musset, bien sûr, mais aussi celles de Goethe, Wagner, Balzac, Dickens, entre autres, et, loin de Germinal... Zola.
Je découvris que nous n'étions qu'une soixantaine : direction générale, direction des ventes et du marketing, direction des ressources humaines, chefs de produit, directeurs régionaux... et la «force de vente», c'est-à-dire nous, «le petit personnel», comme on nous appelait... tout en bas de l'échelle, les trente-cinq visiteurs médicaux, ceux qui vendaient les boîtes et emplissaient la caisse d'espèces sonnantes et trébuchantes.

  ......  L'ambiance était devenue, comment dire? Frelatée, pourrie... oui, pourrie. Ce n'est pas facile de travailler sans enthousiasme, c'est impossible de le faire pour des gens que l'on ne respecte plus.
Au siège, on voyait passer des ombres.
On échangeait à voix basse avec des regards inquiets.
Il se disait que les documents présentés aux médecins n'étaient pas tout à fait les mêmes que ceux qui avaient reçu l'aval des autorités sanitaires."

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