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Voltaire et la tolérance

Ce qu’il y a de bien avec les textes assez canoniques comme celui-ci, c’est que tout le monde connaît plus ou moins grossièrement l’histoire : Jean Calas, bourgeois protestant, est accusé à tort d’avoir assassiné avec sa famille son fils qui aurait voulu se convertir au catholicisme, et est condamné à mort sans grande preuve. Voltaire, convaincu par l’un des fils de Calas de son innocence, prend sa défense, tente de peser sur le procès mais ne peut éviter l’exécution ; et obtient sa réhabilitation post-mortem.

Le cœur de l’argumentation est connu, et bien résumé dans la belle « Prière à dieu » de la fin que l’on cite toujours :

« Tu ne nous as point donné un cœur pour nous haïr, et des mains pour nous égorger… »

Voltaire passe ses 24 chapitres à alterner entre exemples édifiants (le pire du pire de la torture), discours historique (montrant que les sociétés tolérantes du monde entier se portaient bien), et une argumentation philosophique montrant de manière plutôt très convaincante qu’il n’est ni vraiment raisonnable, ni très intelligent de massacrer des gens parce qu’ils professent une autre religion que la vôtre (ce qui paraît assez pertinent par rapport à tout ce qui s’est produit autour de Charlie Hebdo).

Les divergences, OK. Dans l’espace privé

Cela dit, la pertinence de la référence diminue lorsque l’on examine en détail les contours que Voltaire estime acceptables et souhaitables pour la contestation et l’expression des opinions divergentes. Par exemple, évoquant la contestation protestante du culte des saints catholiques :

« On portait dans les rues la statue de saint Antoine l’ermite en procession ; Farel tombe avec quelques-uns des siens sur les moines qui portaient saint Antoine, les bat, les disperse, et jette saint Antoine dans la rivière. Il méritait la mort, qu’il ne reçut pas, parce qu’il eut le temps de s’enfuir.

S’il s’était contenté de crier à ces moines qu’il ne croyait pas qu’un corbeau eût apporté la moitié d’un pain à saint Antoine l’ermite, ni que saint Antoine eût eu des conversations avec des centaures et des satyres, il aurait mérité une forte réprimande, parce qu’il troublait l’ordre ; mais si le soir, après la procession, il avait examiné paisiblement l’histoire du corbeau, des centaures, et des satyres, on n’aurait rien eu à lui reprocher. »

Le passage clé ici est celui qui arrive dans la troisième phrase, et la « forte réprimande » que Voltaire estime nécessaire lorsque l’on manifeste son désaccord dans l’espace public : les divergences sont permises et bienvenues, tant qu’elles se confinent à l’espace privé et qu’elles ne risquent pas de provoquer trop de conséquences. Et ça, ça ne ressemble pas des masses à l’idée que l’on se fait aujourd’hui de la liberté d’expression, ni énormément à ce que faisait Charlie Hebdo en attaquant volontairement dans un journal (donc dans l’instrument par excellence de l’espace public) les religions indistinctement.

A tout prendre, ça s’apparenterait même plutôt à la position d’Erdogan qui condamne les « provocations » qui « sèment la terreur », voire à celle de l’Iran qui « condamne » « l’abus de la liberté d’expression, qui est répandu actuellement en Occident ».

Quelque chose qui ressemblerait nettement plus à la défense de la liberté d’opinion, que de la liberté d’expression telle qu’on l’entend.

Une réputation un peu galvaudée

Tout cela est en fait assez raccord avec ce que dit Voltaire de manière plus générale sur cette liberté des expressions divergentes, qui ne correspond pas à l’image qu’on a répandue de lui.

Cette réputation d’apôtre de la liberté d’expression lui vient de sa défense d’Helvétius malgré ses réserves théoriques, qu’il détaille en écrivant dans « Questions sur l’encyclopédie » :

« J’aimais l’auteur du livre “De l’Esprit”. Cet homme valait mieux que tous ses ennemis ensemble ; mais je n’ai jamais approuvé ni les erreurs de son livre, ni les vérités triviales qu’il débite avec emphase. J’ai pris son parti hautement, quand des hommes absurdes l’ont condamné pour ces vérités même. »

Ce serait d’ailleurs assez curieux de la part de Voltaire, quand on songe qu’il ne considérait pas franchement ses ennemis comme des honorables contradicteurs libres de s’exprimer, mais plutôt comme des opposants à détruire :

  • c’est ce que dit assez bien sa devise, « Ecrasons l’infâme » (avec laquelle il signait ses lettres, notamment autour de l’époque de l’affaire Calas) – l’infâme désignant globalement le parti catholique ;
  • c’est ce que montrent aussi ses diatribes contre les jésuites, au sein même du « Traité sur la tolérance », qui montrent également un amour moyen de la liberté d’expression :

« S’ils ont débité des maximes coupables, si leur institut est contraire aux lois du royaume, on ne peut s’empêcher de dissoudre leur compagnie, et d’abolir les jésuites pour en faire des citoyens. »

Et de ce point de vue, on peut enfin signaler que Voltaire avait le mérite de mettre ses actes en accord avec son discours.

Pas vraiment un praticien de cette liberté

Il est assez naturel qu’en un demi-siècle au sommet de la scène intellectuelle française, on se fasse quelques ennemis, or Voltaire n’était pas vraiment du genre à tendre l’autre joue à ses contradicteurs, ni à considérer qu’il fallait leur laisser un espace d’expression.

Cela se voit particulièrement à la fin de sa vie, dans les années 1760 et 1770, où Voltaire ne tolère pas toujours très bien la critique et l’opposition. Et pour ne prendre qu’un exemple, sur sa grande épopée parue quarante ans tôt, « La Henriade », qui provoque un commentaire critique et ironique d’un de ses ennemis de plume de longue date, La Beaumelle.

Voltaire fait ainsi empêcher la parution du « Commentaire sur la Henriade » en 1769 en faisant saisir les livres à Toulouse. Néanmoins, l’efficacité de la censure officielle ayant toujours des limites, l’ouvrage paraît malgré tout en 1775, complété un autre de ses vieux ennemis, Elie Fréron (le destinataire du fameux épigramme de Voltaire, « L’autre jour au fond d’un vallon/Un serpent piqua Jean Fréron/Que croyez-vous qu’il arriva ? /Ce fut le serpent qui creva »).

Et celui-ci ne l’emporta pas au paradis, puisque son périodique L’Année littéraire vit son privilège supprimé en 1776 par Malesherbes, sur les conseils des Encyclopédistes et de Voltaire.

Alors, s’il s’agit de dénoncer les massacres à motif religieux, Voltaire paraît assez adapté. Mais pour se réclamer de la liberté d’expression, spécialement dans les contours où la pratiquait Charlie Hebdo, il faudrait quand même trouver une autre référence.

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