Une révolution agraire
Le gouvernement prend alors les grands moyens. Il instaure un programme d'austérité nationale. La « période spéciale en temps de paix » commence. Cuba est alors marquée par une seconde révolution. Celle-ci, cependant, n'est pas politique, mais agraire. Sans combustible, la machinerie est désuète. Elle est remplacée par les animaux de trait. Les pesticides et les insecticides sont remplacés par la fertilisation et le contrôle biologique. Les sols sont restaurés avec une reforestation massive. Cuba troque ses monocultures pour l'une des plus anciennes méthodes de production agricole du monde : l'agroforesterie.
Une exploitation agroforestière peut être décrite comme un hybride entre un champ et une forêt. On y retrouve des plantes herbacées, comme les céréales ou le fourrage, ainsi que des arbres et des arbustes. Des oasis des déserts du Maghreb aux milpas du Mexique, on trouve des systèmes agroforestiers partout sur la planète. L'agroforesterie a été extirpée des oubliettes par les scientifiques il y a une trentaine d'années. Elle est maintenant considérée comme l'une des solutions les plus prometteuses pour réconcilier la production alimentaire avec la protection de l'environnement, tout en contribuant à l'économie locale. Depuis plusieurs années, la promotion et l'expansion de l'agroforesterie sont à l'agenda de programmes internationaux comme ceux de la FAO (Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture).
Dans plusieurs pays d'Amérique latine, plus de 30 000 familles ont adopté l'agroforesterie au cours des trente dernières années. À Cuba, la transformation agricole est d'une importance et d'une vitesse sans précédent : ce sont plus de 100 000 familles qui ont adopté l'agroforesterie en moins d'une décennie. Selon l'ANAP (Association Nationale de petits agriculteurs de Cuba), l'ampleur et la rapidité de cette révolution agraire sont attribuées au grand degré d'organisation des agriculteurs et à l'urgence de fournir de la nourriture aux Cubains.
Déjà, la transformation des terres agricoles cubaines donne ses fruits :
De plus, les parcelles agroforestières sont beaucoup plus résilientes aux évènements extrêmes que les monocultures. Les arbres et arbustes des exploitations agroforestières augmentent l'humidité au sol, améliorant la résistance des cultures aux sécheresses, dont la fréquence et l'intensité devraient augmenter avec les changements climatiques. À la suite des ouragans ayant affecté les provinces de Las Tunas et de Holguín en 2008, l'ANAP compara les dégâts. Les monocultures furent complètement détruites. Les parcelles agroforestières conservèrent la moitié des récoltes. Les cultures au sol, comme le maïs, les fèves, les courges et les tomates, furent protégées par les couches supérieures de végétation, qui amortirent la force du vent et de la pluie.
L'expérience agricole cubaine inspire. Comme tant de pays, Cuba a été séduite par les promesses de la monoculture. Celle-ci lui a toutefois retiré son autonomie alimentaire tout en générant d'innombrables problèmes environnementaux. La situation s'est inversée et le pays a épousé les principes d'une agriculture plus respectueuse de l'environnement. De fait, Cuba est actuellement
le seul pays au monde à avoir un développement durable selon la WWF.
Cuba prouve qu'un changement drastique de paradigme est possible. Qu'une révolution agricole est réalisable et même, bénéfique !
Miriane Demers-lemay / indépendante